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« Souffrir mille morts », « Fondre en larmes »

carré jaune Critique

Qu'on ouvre le livre d'Annie Zadek et l'on verra se répondre sur les deux pages en vis-à-vis, deux colonnes de longueurs inégales, « Souffrir mille morts » et « Fondre en larmes », numérotées de 1 à 33, de mots ou groupes de mots entre guillemets. À la fin du livre, un appel de note au bout de la ligne qui constitue à elle seule le trente-troisième et dernier « Fondre en larmes«  : « Tous les mots de ce livre sont extraits du livre de Raul Hilberg : La Destruction des Juifs d'Europe. » Les mots du livre d'Annie Zadek sont cités, pesés, oui, isolés – probablement ont-ils été, dans le texte original, soulignés en vue d'être extraits –, mais, maintenant, sur cette nouvelle scène, ce sont des voix. Les guillemets permettent ce glissement, ce basculement.
Mettons que chaque mot est, entre ses guillemets, un personnage disant son nom – et son rôle, comme on va le voir. Les « parallèles » étant posées, les dialogues peuvent s'ouvrir. Correspondant comme, pp. 32 et 33, dans les deux seules colonnes de même longueur, vingt dates (« 7 avril 1933 » / « 25 avril 1933 »…) à vingt mots ou groupes de mots (« Loi » / « Loi » / « Loi » / « décret » / « Décret » / (…) « Interdiction ») ; se répondant, rappelant la première page, et c'est de plus en plus prégnant à la fin du livre :

"Souffrir mille morts" (30)

"Qui participa"
"quels"
"services"
"?"

 "Fondre en larmes" (30)

"tous"
"pratiquement tous" [...]

ou selon un autre théâtre, que l'on va tenter de décrire, auquel les trois occurrences du mot moi nous prépareraient.

À l'emplacement, à l'intérieur des guillemets et avant même le point, de l'appel de note final, on croirait que seule la dernière phrase, et non tout le livre, est extraite du livre d'Hilberg. Or, c'est en effet la première fois qu'on peut lire une telle phrase. « Souffrir mille morts » (33) était, sur une page soudain couverte sur presque toute la hauteur, quasiment une phrase, il ne manquait rien, la ponctuation peut-être, mais ce n'était encore qu'une colonne et les mots entre leurs pincettes se détachaient, l'énoncé n'était pas lié, il était encore « composé de mots ». L'ultime « Fondre en larmes » est, elle, d'une seule ligne et c'est une phrase – qui reprend le verbe « fondre », occupe la page d'un bord à l'autre, longue horizontale. Comme si le livre s'était lentement acheminé vers ça, prenant le temps de peser les mots, de mettre à plat le mécanisme qui les relie, essayant d'autres correspondances ou travaillant les disjonctions, repoussant le moment où ils se fondraient en une machine unique, et l'avait volontairement longuement remise : la phrase.
Les mots de la première double page sont extraits des premières lignes de l'avant-propos d'Hilberg. A. Z. a modifié l'ordre d'apparition des mots et mis les uns sur la page de gauche, les autres sur celle de droite comme en traçant une ligne à l'intérieur du texte – cette ligne est la reliure, le pli du cahier, de son livre à elle. À gauche, sous une date, une série de noms et de verbes : seuls les deux derniers noms ont un article : « le problème » / « la question ». Sur les deux pages une seule majuscule, au verbe « Comprendre ». À droite en quatre lignes : « comment » / « de quoi » / « comment » / « “comment” ». Les pages 48 et 49 ne sont composées que de verbes ; à droite, la liste est toujours plus brève, le propos se condense : « en priant » / « en offrant » / « attendait » / « attendirent ». Se fondrait même en phrase, pp. 52-53, les deux colonnes se resserrent autour d'une conjonction : « “Aucun” » / « “donc” » / « “ne peut vivre” » / « “Qui n'est pas” ». Plus loin, Organisation dans « Souffrir mille morts » (28) : « Définition » / « émigration » / « Expropriation » / « émigration » / « Concentration » / « Déportations » / « Annihilation », dans « Fondre en larmes » (28) : « tuerie » / « tueurs » / « tuerie » / « tuerie » – un pluriel unique de chaque côté. Page 65, c'est une suite de cinq adjectifs au féminin pluriel (dont « orales » / « présumées ») pour un seul nom auquel ils pourraient s'accorder, qu'on trouvera en face, parmi ces mots, une phrase presque, que j'extrais à mon tour : (…) « pas tant » / « lois » / (…) / « mais » / « et » / « avant tout » / « climat » / « état d'esprit ».
C'est qu'à la phrase, dans tout le livre, on a affaire.
Partout, dans un détail grammatical ou une circonstance typographique, c'est pour les mots ainsi organisés, la trace qu'ils sont acteurs sur une autre scène. C'est un pluriel, donc, une marque de genre, c'est l'ordre des noms, verbes, adjectifs, adverbes et des articles, conjonctions, pronoms, c'est une majuscule (« Au départ » / « isolement » / « Désormais », p. 14), ce sont les guillemets que les mots auraient (deux niveaux donc pour certains, « Fondre en larmes » (20), en deux lignes : « une “race” » / « la race »), les italiques et même la ponctuation qui les suit ou les précède immédiatement dans le texte d'Hilberg dont ils sont issus. Face, notamment, aux « mécanisme », « opération », « procédures », « pas à pas », et comme au paroxysme de cette volonté de comprendre « comment », on peut lire sur cinq courtes lignes, p. 59, condensation de la phrase qu'on remet des deux côtés du livre – on croirait les deux axes du langage devenus parallèles –, exposant et mettant à nu ses modes de fabrication même – et voyez là encore les majuscules : « On commença » / « ; puis » / « , puis » / « ; enfin, » / « . Alors ».
Pascal Poyet. Bulletin, 2006. Éric Pesty éditeur. http://www.ericpestyediteur.com/bulletin.htm

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• Éditions de l’URDLA, Villeurbanne, 2004 et 2009

 

 

 

Couverture du livre d'Annie Zadek "Souffrir mille morts. Fondre en larmes"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mise à jour le 19.12.2017 © 2017 Juliette Gourlat
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