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Écoutez voir... Vivant


carré jaune Théâtre

Pierre Meunier / Compagnie La Belle Meunière, 2008-2009 La Comédie de Valence; CDN Théâtre de Sartrouville; Studio-Théâtre de la Comédie Française. Avec Julie Sicard, Hervé Pierre / Scénographie : Catherine Rankl / Son : Alain Mahé / Lumières : Thierry Opigez.

carré jaune Une rencontre

Le projet de la Comédie-Française est ici d'accueillir une rencontre entre un auteur et un metteur en scène. L'écrivain possède les mots, sans cesse interrompus par ce qui est tu. Le metteur en scène éprouve par l'image la quête d'une sensation de vie, il donne corps à la question. Regarder en face cette peur de mourir que nous éprouvons au coin d'un chemin, sans crier gare. Pour la première fois Pierre Meunier met en scène les mots d'une autre et s’empare de Vivant dans lequel, faisant réinterpréter "Les Sept dernières paroles du Christ en Croix" par un écrivain moribond (Tolstoï, Victor Hugo, Sade, Michelet...), Annie Zadek donne voix au paradoxe ultime du corps agonisant et des désirs voraces, dans une langue organique et lapidaire jusqu'à la brutalité. Une histoire intime et universelle, où « Il » expose ses contradictions, ses pulsions, ses doutes et se livre à une introspection ironique de sa vie et de sa création. Compagnon depuis longtemps de l'acteur Hervé Pierre, ils interrogent l'au-delà en compagnie de Julie Sicard. Annie Zadek leur tend des mots, concrets, extraits d'un quotidien méticuleux et dense. Sans doute n'apprécierait-elle pas que l'on dise que c'est un texte poétique, pourtant tout le chant sort d'un collage de mots puissants qui retiennent le temps. Vivant, à la recherche de tout ce qui peut nous rappeler que nous le sommes. Pour ne pas mourir justement. Vivant juste pour se le redire. Muriel Mayette. Administrateur de la Comédie Française 2008 (à l'occasion de la mise en scène de Pierre Meunier, 2009)

 

carré jaune Entretien avec Pierre Meunier, metteur en scène

Déclencher les ressorts du texte
Mettre en scène un texte écrit par quelqu’un d’autre est une expérience nouvelle pour moi, et je m’y suis lancé parce que Vivant m’a très fortement touché par sa force poétique et son lien affirmé avec le concret de la vie. C’est une matière pleine de mouvement et d’énergie potentielle, comme si de multiples ressorts attendaient là, bandés entre les mots, que l’acteur trouve avec le metteur en scène le moyen de les faire jouer. C’est exactement l’inverse de la façon dont je travaille habituellement. Chez moi les choses restent mouvantes très longtemps, et je retarde au maximum le moment de la construction du spectacle, pour consacrer le plus de temps possible à l’exploration de nouvelles possibilités.
L’extrême précision de l’écriture d’Annie Zadek m’a incité à respecter au mot près cette donne préexistante. Quand certains passages résistaient ou demeuraient obscurs, nous nous sommes obstinés avec les acteurs sur le plateau, jusqu’à ce qu’une perspective s’ouvre et nous fasse avancer. Ce texte a une unité du début à la fin, il est comme un corps qui se tient grâce à chacun de ses mots, et il m’était impensable de l’amputer d’une syllabe. Cette obligation consentie, de devoir faire avec, a été une contrainte plutôt stimulante en m’obligeant à inventer du théâtre autrement, car dans la fabrication de mes autres spectacles je ne cesse d’essayer textes, machines et séquences sans hésiter à modifier ou à supprimer tout ce qui n’apparaît pas essentiel dans le chantier en cours.
Descendre au plus profond de l’homme
Vivant nous fait descendre à l’intérieur de l’homme et de son désir de rester vivant coûte que coûte, de son désir de création. Il tente de saisir l’origine de cette soif déraisonnable qui nous fait nous aventurer dans des recherches, des processus de création. C’est un voyage au cœur du déchirement existentiel d’un homme en proie à la fois à son appétit sensuel et à la soif de créer. Quand on crée, il y a toujours un versant de soi qui doute, et qui pencherait bien vers quelque chose de moins risqué, de plus confortable, de plus identifiable. Vivant dit à quel point la vie d’un écrivain est entièrement déterminée par son art, par son travail. L’artiste se moque du coup à faire, des terrains connus, de ce qu’on attend de lui, il est avant tout une façon d’être au monde. Vivant parle de l’approche de la mort, de cet instant redouté où on se demande ce qu’on a fait de sa vie. Cet homme, cet artiste n’est pas calme, ce n’est pas un être réconcilié avec lui-même, avec ses contradictions les plus profondes. Jusqu’au bout la vie est déchirement, oscillation permanente entre des pôles opposés. On est constamment attiré puis repoussé, alors on lutte, on lutte pour se tenir à un endroit, mais on n’est pas de taille, et c’est tant mieux. Je ne voyais pas cet homme seul sur le plateau : il est, au moment de sa mort, traversé par des souvenirs qui ont trait aux femmes, à la sexualité, à la vie de famille, à la religion. Il m’a paru intéressant de lui associer une présence féminine. Elle peut être sa fille, sa femme, son amante, une voyageuse, qui elle aussi attend dans cette gare improbable, une infirmière... Elle est comme lui dans un lieu de passage, de transit. Elle est la vie, la chaleur, face à cet homme seul qui se débat à l’approche de sa mort. Peut-être attend-elle qu’il meure pour partir, faire sa vie, vivre enfin. Car la vie continuera. Même sans lui. Même sans nous. N’est-ce pas important de se le redire ?
L’artiste au travail : exprimer le nécessaire
La notion de travail importe fortement à Annie Zadek : elle lutte pour faire reconnaître que l’artiste est avant tout « au travail », que la rêverie fait partie de ce travail, qu’elle est même à l’origine de ce qui va l’emmener à l’endroit de sa nouvelle création. On sait combien aujourd’hui cette nécessité, valable aussi pour les chercheurs dans tous les domaines, est mise à mal et si peu défendue par la classe politique. Aucune parole claire ne s’élève chez les hommes politiques pour oser affirmer l’importance, dans toute forme de recherche ou de création, de périodes d’errance et de non-savoir indispensables à tout surgissement de perspectives nouvelles. Non, il s’agit plutôt d’évaluer chacun et à chaque instant par un chiffre en fonction de sa productivité immédiate… Un pays qui voudrait se suicider s’y prendrait-il autrement ? Les mots d’Annie Zadek, de par leur charge poétique et leur profonde nécessité d’être dits à cet instant-là, laissent résonner des silences inscrits dans la composition même du texte imprimé. Nous avons beaucoup travaillé sur cette résonance, ces champs de « non dit », mis en vibrations par quelques mots, de plus en plus simples, mais qui troublent, et ont ce pouvoir intriguant d’agrandir l’espace imaginaire. Ils font ressortir l’humanité du personnage, et on peut les partager, car ils s’adressent à l’intimité de chaque spectateur. Il n’est pas toujours facile d’exprimer cette nécessité sans l’appuyer ; cela demande des ressources subtiles à l’acteur, qui chaque soir doit aborder ces moments en les réinventant. Hervé Pierre, vieux complice, avec qui j’avais déjà fabriqué un spectacle intitulé l’Homme de plein vent, est comme moi un explorateur. Il fouille, essaie, trébuche, se relève, réessaie autre chose avec une vitalité magnifique et contagieuse. Julie Sicard, nous a rejoint avec sa belle lumière à cet endroit de l’improvisation et de l’invention partagée.
Rythme, musicalité et gestuelle pour convier le public à une rêverie sur la mort.
Dans mes spectacles, le travail sur le plateau se doit souvent d’être précis, parce que je mets en jeu des éléments scéniques qui ont leur mouvement propre et sont parfois dangereux. Vivant est une sorte de partition chorégraphique, qui s’est faite sur le mode du dépouillement ; d’abord à cause de l’espace restreint, ensuite à cause de la force de frappe qu’il fallait trouver pour libérer la puissance poétique des mots, ce qui nous a amené à une économie de plus en plus grande de mouvements. Les changements de rythme sont soutenus et enrichis par le travail sur le son. L’ensemble a un côté très musical. Dans le passage où l’homme énumère tous les malheurs des pauvres gens qu’il a croisés dans sa vie, il a fallu trouver le bon tempo, et le conserver. Une variation infime de ce tempo peut rendre ce même passage lassant, voire lui ôter son sens. Tout cela est évidemment lié à la sonorité des mots eux-mêmes. Annie Zadek travaille beaucoup à haute voix, les mots ne sont jamais anodins, ni dans leur sens, ni dans leur sonorité. Il faut entendre l’auteur lire ses propres textes ! On se rend bien compte qu’aucun mot n’est le fruit d’une coïncidence, d’un hasard. Du travail d’orfèvre. Le public est convié à une rêverie sur la mort. Mais le texte d’Annie Zadek n’est pas moral, il nous invite à reconsidérer l’humain dans sa complexité, dans ses contradictions, et à se méfier plus que jamais de toute idéologie qui tendrait à normaliser la condition humaine et son rapport au monde. Réintroduire la complexité à l’heure des modèles uniques et des mises en case tous azimuts me semble aujourd’hui plus que salutaire. Pierre Meunier, metteur en scène de Vivant; propos recueillis par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française, mars 2009.

carré jaune Répétitions (Pierre Meunier)

Lien vers la vidéo des répétitions de "Vivant"


carré jaune Critique théâtrale

A partir de ce que l'on sait de la fin du vieux Léon Tolstoï, qui s'en alla s'éteindre devant une foule à genoux dans une petite gare de la Russie profonde, Annie Zadek a composé une partition verbale comme inscrite sur une portée proprement organique. Un homme est là - en la personne du comédien Hervé Pierre - qui va mourir et nous le dit, ne nous cachant rien de ses états d'âme, de ses remords, voire de ses péchés mais, en même temps, se manifeste toujours en lui un énorme vitalisme, sous l'espèce de l'amour des bêtes, du désir des femmes, du besoin charnel de créer, tant et si bien que ce mélange de testament spirituel et de confession à voix haute se met à participer d'un formidable hymne ultime entonné à la gloire de l'existence. [...] C'est exactement ce que donne à éprouver, chemin faisant, une représentation que Pierre Meunier et ses acolytes (Catherine Rankl : scénographie, toiles, costumes; Alain Mahé au son, Thierry Opigez aux lumières) ont sensiblement conçu comme un opéra du dernier souffle, avec coups de théâtre dans le décor dont des toiles qui tombent anticipent le linceul, tandis que des sifflets et des halètements de locomotive ponctuent l'adresse au monde de l'écrivain recru d'expériences multiples, passablement revenu de tout, mais jamais de lui-même et presque jusqu'au cadavre campé en force qui va. [...] Hervé Pierre, stentor superbe et généreux, humain trop humain, donne corps à ce discours de la plus extrême exigence. Julie Sicard, enceinte, porteuse de vie, l'escorte en silence. Jean-Pierre Léonardini. L'Humanité, Chronique théâtrale, 29 juin 2009

 

carré jaune Répétitions (Hervé Pierre)

Lien vers la vidéo des répétitions de "Vivant"

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• Éditions Fourbis (Biennale Internationale des poètes en Val de Marne, direction Henri Deluy), 1997
• Éditions Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2008
Mise à jour le 19.12.2017 © 2017 Juliette Gourlat
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