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Vues de l'esprit (entretiens et petits écrits)

carré jaune Extrait

D'une censure l'autre
Moins évidemment brutale, moins ouvertement grotesque que la censure politico-religieuse [1], tout aussi efficace, la censure économique dont je veux vous parler.
Dans Les Testaments trahis [2], Milan Kundera analyse la situation lamentable de Salman Rushdie, depuis le verdict de mort qui le frappe, et la compare avec celle de Rabelais, traqué lui aussi par la "police de l'écriture" de son temps, mais, contrairement à Rushdie, compris, admiré et protégé par les puissants.
"Je ne vois aucun cardinal du Bellay, aucun François 1er dans l'Europe d'aujourd'hui. Mais l'Europe est-elle encore l'Europe ? [...] se trouve-t-elle encore à l'époque des Temps modernes ? N'est-elle pas déjà en train d'entrer dans une autre époque qui n'a pas encore de nom et pour laquelle les arts n'ont plus beaucoup d'importance ?"
Kundera. Voici quelqu'un qui s'y connaît en malentendus et en plaisanteries sinistres.

Un écrivain qu'on lisait beaucoup à l'époque où, ayant fui sa Tchécoslovaquie natale, il avait trouvé refuge dans notre "douce France", terre d'asile et de liberté. On les aimait alors très fort, ces écrivains et intellectuels immigrés, de nous marquer ainsi leur préférence et de nous prouver, encore et toujours, que la France était la vraie patrie de l'Universalité et de la Liberté.
Que diable, c'est bien notre Beaumarchais qui énonça que le droit d'auteur était un droit de l'homme !

C'est justement de cela que je vais vous parler : des droits d'auteur.
Oui, je vais quitter les grands principes pour vous parler d'argent, de travail, de rémunération, pour vous parler de la vie quotidienne d'un écrivain ici, aujourd'hui. Pour vous parler de l'ampleur des efforts qu'il doit fournir, constamment, de l'arsenal de handicaps qu'il doit surmonter pour vous faire parvenir sa voix, ses écrits, pour exercer sa profession.
Donc, je vais vous parler de la vie quotidienne d'un écrivain de littérature de création, cette littérature qui revendique un devoir de modernité, de critique et de réflexion sur elle-même. De cette littérature vivante, vigoureuse, aventureuse, qui prend en compte Cervantès, Balzac, Joyce, Freud, Pierre Guyotat, de cette littérature qui prend appui sur son histoire pour s'élancer de l'avant.

C'est évidemment un préalable : la littérature, les livres dont il est question ici, ce ne sont pas tous les livres, pas n'importe quels livres. Ce sont les livres en marge de ces autres livres qui remplissent les colis des "offices" [3], cette houle ininterrompue s'abattant avec fracas sur les tables des nouveautés des librairies, une vague chassant l'autre, sans parler des grandes marées d'équinoxe. Ce flot, après avoir submergé la librairie, s'engouffre dans les salles de rédaction des journaux et des magazines à proportion inverse de l'espace congru qu'ils réservent à la littérature de création, s'infiltre dans les bibliothèques, celles des villes comme celles des champs. Et il faut bien qu'à la fin, cette monstrueuse masse, en se brisant, éclabousse votre fauteuil relax ou votre table de nuit, si vous lisez au lit, comme moi. (C'est la première métaphore "filée" de ma carrière littéraire !)
Ce n'est pas tant que vous ayez vraiment eu envie de l'acheter, ce livre, mais on en parle tellement et justement, il y en a une pile chez votre libraire, votre maison de la presse ou le supermarché où vous faites vos courses. L'occasion a fait le larron !

Mais revenons à notre écrivain.
Ne pensez pas qu'il soit un (une) débutant inconnu et abscons. Non. Notre écrivain est publié chez un éditeur parisien dont l'éthique professionnelle est unanimement célébrée. Les livres de notre écrivain sont traduits, mis en scène, mis en ondes. Notre écrivain figure dans des anthologies françaises et étrangères de poésie contemporaine et a reçu, depuis ses débuts, le soutien des institutions compétentes sous forme de bourses et de résidences d'écriture.
Mais alors, de quoi se plaint-il, cet écrivain !
Savez-vous quel pourcentage perçoit l'auteur d'un livre vendu, par exemple 10 euros (hors taxes) ?
0,80 centimes, soit 8 %.
Savez-vous combien on édite d'exemplaires de ce genre de livres ? Entre 1000 et 1500.
Au moins paye-t-on ces glorieux 1 200 euros (0,80 x 1 500) d'un seul coup, par avance, comme la facture de l'imprimeur, du diffuseur, du distributeur ? Non point. Une fois par an, après décompte des ventes en librairies. Mais, 10 euros, c'est ridiculement bon marché, direz-vous. Comment l'éditeur s'en tire-t-il ? Heureusement pour lui et notre auteur, ces livres dits "à rotation lente et diffusion réduite" sont soutenus financièrement par le Centre National du Livre, le Ministère de la Culture. Certes, notre auteur ne "touche pas gros" mais, sans cette aide, l'éditeur ne le publierait pas du tout. Donc… voici le livre édité. Et même, voici la première édition épuisée. Notre auteur se réjouit : le livre a bien marché, l'éditeur va le rééditer, ses droits vont augmenter d'un demi point… Mais l'éditeur ne l'entend pas ainsi : rééditer le livre serait entièrement à ses frais car aucune aide publique n'est prévue à cet effet. Et puis, il lui semble qu'il a épuisé son lectorat potentiel et que la réédition lui resterait sur les bras. Mais comment va-t-il s'y prendre pour ne pas rééditer ni rendre les droits, car il n'y a, en principe, que cette alternative ? C'est tout simple et nous arrivons à la fin de ce palpitant feuilleton : le livre n'est pas totalement épuisé puisqu'il en reste une dizaine d'exemplaires dans quelque librairie, ici et là, en France. Et d'ailleurs, il est noté, au catalogue : "En réimpression. Sans date."
"Et voici pourquoi votre fille est muette."
Et voici pourquoi notre auteur ne touche plus de droits d'auteur.
Et pourquoi notre auteur doit impérativement travailler alimentairement pour s'alimenter. Et écrire.
Ce qui lui prend son temps, sa force, ce qui fait qu'il publie peu, et pas seulement par exigence stylistique, et qu'il échappe ainsi au rythme imposé de "l'actualité littéraire", c'est-à-dire à la critique et à toute médiatisation.
On ne discutera pas ici de l'intérêt, ou non, pour un écrivain, d'être "inscrit dans le monde du travail" et autre cliché… Il ne peut faire autrement. Il n'a pas le choix, là est le problème. Et, en premier lieu, le travail de l'écrivain n'est-il pas un vrai travail, inscrit dans le monde et la société, quoi qu'il écrive ? Et quand cette société explose, dans telle ZUP et autre ZEP, n'est-ce pas l'écrivain, l'artiste, qu'elle appelle à son secours ?
En tout état de cause, quel maillon - et, de plus, quel premier maillon - d'une chaîne de production reçoit un pourcentage aussi dérisoire du produit fini ? Qui, à part, peut-être, les petits agriculteurs ? Depuis longtemps la similitude des situations du petit agriculteur et de notre écrivain me frappe. Ceci n'est pas un paradoxe : la France a, de tout temps, eu la réputation d'un pays à la fois agricole et littéraire. On admirait partout ses paysages, ses fromages, ses vins, ses cuisines du terroir, ainsi que ses hommes et femmes de lettres. Regardez aujourd'hui : les uns comme les autres survivent par perfusion grâce aux fonds publics qui ne peuvent tout de même pas se permettre de les laisser crever complètement. Et ils ont obligatoirement, les uns et les autres, une deuxième profession pour financer la première.
Mais revenons aux revenus de notre auteur : il faut ajouter les lectures publiques, les participations à des tables rondes, les ateliers d'écriture (ou, comme je préfère les appeler : ateliers de pratique littéraire). On le paye plutôt bien, enfin, normalement, pour ces différentes prestations qu'il doit cependant déclarer en honoraires, les AGESSA (sécurité sociale des auteurs) refusant obstinément de prendre en compte ce qu'on appelle "droits dérivés" pour sa retraite et son assurance maladie. Tout cela est bien terre-à-terre mais je vous avais dit que je parlerai d'argent. C'est si rare ! D'habitude, les écrivains parlent de littérature ! C'est peut-être pour ça qu'on ne les prend pas au sérieux, je veux dire qu'on ne les tient pas pour des producteurs de richesses quantifiables.
Dernière ligne budgétaire : je crois vous avoir dit que notre écrivain était joué au théâtre ? Les droits, dans ce domaine, dits "droits de représentation", peuvent être conséquents si le spectacle est représenté dans de grandes salles subventionnées. Mais, justement, dans ces grandes salles, voyez la proportion infime des œuvres contemporaines mises en scène et le nombre réduit de leurs représentations.

En conclusion, ce qu'il y a de si lourd, usant, dans la vie de notre écrivain, c'est qu'il doit constamment et tout à la fois : travailler alimentairement ; promouvoir ses œuvres (qui d'autre le ferait ?) ; faire connaître la littérature contemporaine (militantisme et volontarisme) ; soutenir les manifestations, lectures et signatures de ses collègues écrivains (c'est le plus souvent lui qui achète livres et revues de poésie, théâtre) ; et, autant que faire se peut, écrire ses livres…
Vous trouvez peut-être qu'il vit en ghetto ? Mais qui construit le mur du ghetto ? Tout de même pas celui qu'on y enferme ?

L'écrivain, qui fait vivre ou suscite le fonctionnement économique de toutes sortes de professions en aval : imprimeurs, diffuseurs, traducteurs, libraires, critiques littéraires, bibliothécaires, professionnels de la culture et autres médiateurs, l'écrivain est le seul à ne pas vivre de son travail.
Je dois même avouer qu'il lui arrive d'intégrer, de faire sien, le discours naïvement envieux qui le trouve bien assez heureux d'être édité, connu, voire admiré : "pauvre mais célèbre".
Vous, nos interlocuteurs naturels : libraires, bibliothécaires, enseignants, lecteurs, vous devez nous aider à lever cette censure insidieuse et redoutable. Vous devez participer à cette aventure de la modernité. L'ignorance, le préjugé : "C'est trop difficile pour moi, pour eux !", ce silence, cette indifférence, c'est cette censure qui nous tue.
Nous avons commencé avec Kundera, je finirai avec Kafka.
Une courte notice biographique pour une réédition récente, et qui se termine ainsi :

"Dès lors Kafka, fonctionnaire le matin, accaparé l'après-midi par les affaires d'un père autoritaire, s'adonne le reste du temps à l'écriture, au détriment de sa santé. Kafka meurt à Kierling, près de Vienne, le 3 juin 1924".

Il a quarante et un ans. Journée de réflexion sur "Les censures contre la littérature contemporaine", à l'occasion de l'inauguration de la résidence d'écrivains de l'Art des livres, créée par Annie Zadek et Markus Strieder à Saint-Julien-Molin-Molette (Loire) en octobre 1996

[1] Intervention d'Amin Zaoui "Fatwa pour Shéhérazade", pour l'inauguration de la résidence d'écrivain "L'Art des livres" à Saint-Julien-Molin-Molette (éditions J.P. Huguet, 2000, collection L'Art des livres, dirigée par A. Zadek) retour vers l'appel de la note
[2] Folio, Gallimard, 2000 retour vers l'appel de la note
[3] Llivres qui arrivent d'office des grandes maisons d'édition chez le libraire, sans que ce dernier ait la possibilité d'opérer son propre choix
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• Éditions La Passe du Vent/Pandora, Vénissieux, 2009

 

 

 

Couverture du livre d'Annie Zadek "Vues de l'esprit"

Mise à jour le 19.12.2017 © 2017 Juliette Gourlat
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