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La Condition des soies

carré jaune Sur

Les apparences sont, au commencement, qu’une voix s’élève et prend la parole. C’est une voix, toujours selon les apparences, inquiète. Elle interroge. Elle s’adresse à quelqu’un d’autre, à qui elle dit « vous ». Mais elle n’est pas forcément impérieuse : les quatre questions qu’elle pose (dont on dirait qu’elles scandent une sorte d’ouverture, au sens musical) :

Quand
Quand exactement
à quel instant précis
à quel moment avez-vous allumé

ces quatre questions, malgré leur allure un peu inquisitoriale, sont aussi bien hésitantes, comme le bégaiement d’une seule question qui trouverait mal à s’articuler, ou qui ne l’oserait pas, qui resterait (par crainte ? par pudeur ?) plus volontiers en suspens. Et qui serait pressante, sans doute, qui appellerait à répondre, mais presque sans le vouloir. Il y a là déjà, quelque chose de somnambulique.
Survient alors, comme on doit s’y attendre, une réponse. Cette réponse est d’une autre voix, au sens technique du terme (elle se fait en première personne). C’est aussi une réponse simple et directe, qui répond exactement à ce qui était demandé et comble l’exigence de précision de la question ou des questions :

J’étais couchée
Quand j’ai entendu ce bruit, je me suis relevée et j’ai rallumé la lumière.

Immédiatement, toutefois, elle se reprend, comme prise d’hésitation à son tour, incertaine quant à l’exactitude requise ; et l’on a soudain l’impression, inquiétante, troublante, que non seulement, se reprenant, elle se répète, mais qu’elle répète aussi, rythmiquement, l’hésitation elle-même répétitive des questions initiales :

Je ne me souviens pas exactement
J’étais couchée déjà̀
J’ai entendu du bruit
Je me suis relevée et j’ai allumé la lumière.

C’est encore somnambulique, mais d’un somnambulisme aggravé ; et cela suffit à installer un malaise : ces deux voix qui sont déjà̀, si l’on peut dire, en résonance interne, que se passe-t-il entre elles lorsque l’une se fait ainsi l’écho de l’autre ? Est-ce affaire de suggestion (d’imitation, d’identification) ? Ou bien l’une, celle qui répond, est-elle attirée par l’autre (s’agit-il de séduction) ? Ou bien encore serait-ce une simple hallucination (insidieuse, insidieusement provoquée) ? Très peu de chose, une légère bizarrerie – pas même une anomalie – dans l’énonciation (l’énoncé, lui, étant jusque-là d’une grande banalité), et c’en est fait : c’est comme si s’était installé une sorte de théâtre hystérique où vacille presque imperceptiblement, mais de manière décisive, l’identité des deux locuteurs (dont l’un au moins, nous le savons, est féminin). Et comme le récit qui s’enchaîne immédiatement semble s’organiser, dans son énoncé même, à partir d’un trouble qui n’est pas sans rapport ou sans analogie (tout procède au fond d’un bruit halluciné, il en sera question à plusieurs reprises : « J’entends partout marcher / j’entends qu’on claque des portes / j’entends battre une fenêtre à l’étage supérieur »), le malaise est d’emblée confirmé, – et c’est un soupçon, en réalité, qui commence à naître : qui parle au juste ? Quelle est cette voix qui répond, et à qui répond-elle ? Y a-t-il même deux voix ? Ou bien s’agit-il d’une seule voix en dialogue avec elle-même, hallucinée ou gâteuse, un peu « folle » ?
Il ne faut cependant pas se méprendre : le soupçon, ici, ne porte pas sur l’identité du sujet parlant, la question n’est pas de savoir de qui est cette voix. Ou plutôt la question n’est pas tant de le savoir. (Il est du reste aisé, aujourd’hui, de renoncer à un tel savoir, d’accepter l’incertitude – de laisser cela, une simple voix, à sa pure profération : voix sans autre sujet qu’elle-même, partant de nulle part et ne s’adressant pas, sans autre intention ou visée que de seulement s’énoncer. C’est presque devenu la convention d’un certain récit moderne lorsqu’il ne se réfère plus qu’à lui seul et ne se sent plus le droit que d’énoncer la seule possibilité, fragile, menacée, à la limite asphyxiée, d’énoncer). La question n’est donc pas tant de savoir de qui est cette voix que de savoir si elle est elle-même, si elle est une ou si c’est la même voix. C’est encore une affaire d’identité, bien entendu, mais en un sens plus radical. Est-ce qu’après tout l’autre voix à laquelle elle semble répondre, ce ne serait pas la sienne « propre » ? Sa voix dédoublée, dramatisée, mise en scène pour on ne sait trop quel cérémonial intime ?
Ce qui fait indice, ici, ce n’est pas seulement l’absence des repères classiques du dialogue, qui laisse évidemment planer un doute sur la réalité de deux (ou plusieurs) interlocuteurs. Même si, grammaticalement, de tels repères apparaissent ici ou là (les phrases adressées, peut-être au « vous » initial, à l’autre : « Que me voulez-vous à la fin / Avez-vous déjà oublié ? / Avez-vous perdu la mémoire ? »), le fait que, dans le discours que tient la voix qui parle en première personne, il s’agisse constamment d’un autre personnage – le malade monstrueux, le mort et, très probablement, le père mort, dont ce discours rapporte les dits et les paroles, directement (citations) ou indirectement – suffit amplement à brouiller les pistes. La réponse à la question :
« Avez-vous perdu la mémoire ? » est du reste suffisamment éloquente : « Le pauvre / il a déjà complètement oublié qu’il est mort ». Et ce qui se brouille essentiellement, à mesure que progresse le texte, c’est, pour utiliser les catégories platoniciennes qui désignent les modes de l’énonciation littéraire, le partage du « mimétique » et du « diégétique ». Soit du dramatique et du narratif. Théâtre ou récit ? La chose, progressivement, se fait indécidable.
Admettons pourtant que cette voix (la voix qui répond et qui de toute façon domine) réponde effectivement et raconte. Que raconte-t-elle ?
On serait tenté de dire : des choses insignifiantes (cette histoire de bruit, au départ, portes qui claquent ou volets mal arrimés), de cette insignifiance anecdotique propre au bavardage. Un bavardage sur fond d’angoisse, assurément, comme l’atteste le caractère « obsessionnel » du propos (hantise de l’exactitude, de l’organisation et du rangement, de la propreté), mais un bavardage tout de même. C’est une voix prolixe : elle parle, elle parle (elle n’est d’ailleurs pas en mal de récit, et elle laisse très peu de place à son improbable interlocuteur), et l’on sent bien que c’est, conformément à la fonction du bavardage, pour combler un vide ou conjurer une solitude. Du reste elle n’en est pas dupe : d’un tel bavardage, elle fournit très vite la « théorie » – ce qui est encore conforme à l’essence de la chose (voyez Tchekhov). Cependant, et c’est là sans contexte que tout bascule, ladite « théorie » s’emporte elle-même et s’emballe :


Bien sûr
on exagère toujours
dès qu’on ouvre la bouche, dès qu’on prononce un mot on exagère
on déforme
on se fait des idées
on anticipe et on interprète
on vaporise de l’ordurier


Et dès lors un autre propos, celui qu’elle attribue elle-même à son hypersensibilité ou à son hypernervosité, celui qu’on pourrait appeler le « propos débordé », vient par à-coups, par intrusions délirantes (comme on parle de « bouffées délirantes »), trouer le bavardage, puis le doubler de plus en plus régulièrement, pour finir par l’envahir et le dévorer. Il commence ainsi, dans une grandiloquence un peu pathétique :

Mais c’est fini tout cela
les scènes
les insultes
les gestes de fou
l’audace toujours plus grande l’irrémédiable chaque fois repoussé

Mais on ne doit pas croire ce propos simplement « délirant ». Si quelque chose frappe d’abord, c’est son côté malheureux. La voix qui parle, si tant est qu’elle est seule à parler, est d’abord une voix de douleur. C’est la voix qui fut, semble-t-il, victime d’une longue (et obstinée) persécution – de la tyrannie d’un malade monstrueux et exigeant – et qui, brusquement, se délivre. Parlant, c’est vrai, de tout et de rien, d’un voyage en Orient (style BD post-symboliste, mais là non plus pas dupe : « Espace du Toc et du Clinquant ») ou d’une scène de bal amoureuse (style
Bildungsroman de jeune fille, mais avec son envers de tourment sexuel : voyeurisme, fantasme de viol, etc.). Or en réalité, cette voix qui divague est une voix hantée : elle est, au-delà de toute mesure, habitée par la voix du malade, du père mort, de « l’autre » fantomatique. Pas seulement dans le discours qu’elle tient et par lequel, oscillant de la haine à la culpabilité (c’est dans l’ordre), elle tente, de plus en plus vainement, de se libérer, de sortir de l’enfer et d’exorciser le mal. Mais physiquement, c’est-à-dire littéralement : elle est envahie par la voix de l’autre, avec laquelle elle finit par se confondre ou dans laquelle, plutôt, elle s’abîme.
C’est pourquoi sans aucun doute ce qu’elle raconte a constamment l’apparence de la futilité et de l’extravagance – du n’importe quoi. Les voyages qu’elle raconte, le sien (imaginaire), celui du père (qui ne l’est pas moins), c’est une manière de dire ce qui lui arrive, le voyage qu’elle, en tant que voix doit subir. C’est ce qui lui arrive qui l’emporte. Ce qui lui arrive : sa métamorphose, son devenir-autre. Et c’est ce qu’elle finit par dire lorsque, ayant définitivement pris la voix de l’autre (du père), elle raconte la transmutation sexuelle qui est l’allégorie de la mutation énonciative. La fable finit par correspondre.
Ce n’était pas une réponse. C’était un aveu. Moi, la voix qui parle, je suis une autre voix. Moi, je suis un théâtre.
Philippe Lacoue-Labarthe pour la mise en scène de La Condition des soies, d’Annie Zadek par Alain Halle-Halle, à la MC93, Bobigny, 1984

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• Éditions de Minuit, 1982
• Bazar Éditions, 2013 (Les Jockeys camouflés, direction Liliane Giraudon)
• Les Solitaires Intempestifs, 2016 (avec un texte inédit de Ph. Lacoue-Labarthe)
 

 

Couverture du livre d'Annie Zadek "La condition des soies"

Mise à jour le 19.12.2017 © 2017 Juliette Gourlat
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