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La Condition des soies

carré jaune Critiques

C’est d’ailleurs par des questions que commence La Condition des soies où tout tourne à nouveau autour de l’absence – un « fantôme », celui du père décédé peu auparavant, étant suggéré dès le début. Sa fille, la narratrice, se retrouve seule après l’avoir accompagné pendant sa maladie, non sans difficulté : « mais c’est fini tout cela / les scènes / les insultes / les gestes de fou ». Lui, le voyageur de toujours (« Enfant déjà, mon père ne brûlait plus que de l’impétueux désir d’atteindre un jour enfin le Nord du monde entier. ») qui, d’avoir tant parcouru, nommé et décrit les espaces, a cru avoir « réalisé son rêve » et, revenu de tout (des voyages, de la nature, de l’art, etc.), finit par en mourir. D’où l’accent mis sur le désir, celui du père malade envers sa femme morte, qu’il expose à sa fille avec une insistance quasi incestueuse, plongeant au sens propre dans les vêtements de la défunte (dans leurs textures qu’il n’hésite pas à prendre en bouche et dans leurs odeurs) jusqu’à se croire transformé en elle : « Maintenant je peux aussi rentrer dans ses robes j’ai souvent essayé déjà. / Le seul ennui c’est mes cheveux qui sont trop courts / mais sinon / à part ça », mélange des sexes qui entre en résonance avec celui des vivants et des disparus (« Le pauvre / il a déjà complètement oublié qu’il est mort. » – là encore avec un humour subtil) et celui des genres dans le texte (récit, poésie et théâtre). Bruno Fern, Sitaudis.fr, 7 mai 2013
http://www.sitaudis.fr/Parutions/necessaire-et-urgent-d-annie-zadek.php

Œuvre superbement hybride, tenant à la fois du poème, de la nouvelle et du théâtre où, sous le regard de sa fille, la mort du père hydropique se mêle à des bribes de sa vie d’aventures dans le Grand Nord et au fétichisme des étoffes mis au jour par le psychiatre Clérambault (1872-1934). Le tout participe d’une écriture de la cruauté essentielle. Jean-Pierre Léonardini, L'Humanité, 1er juillet 2013

Livre transgenre, La Condition des soies interroge aussi la question de l'identité, du dédoublement, de la métamorphose dont Annie Zadek confie dans un entretien que « trente ans et six livres plus tard, (elle) n'a cessé de tourner autour de ces "motifs" consciemment ou inconsciemment ». On retiendra ce passage lumineux où, dans des lettres adressées à sa fille, le père tente de décrire la beauté d'une aurore boréale : « À chaque fois que je l'observais, ce phénomène me ravissait à un point indicible. J'étais transporté, enchanté, mais dans l'impossibilité de le décrire (…) peut-être que je m'y prenais mal, peut-être que c'est seulement une question de méthode ». Christine Plantec “Le Matricule des anges” n° 145, 2013

Que signifie la réédition de "La Condition des soies" pour vous ?
A.Z. Quand un livre n’est plus disponible, quand un écrivain, un artiste disparait, il se produit un irréversible appauvrissement du monde auquel les "nouveaux entrants" ajoutent sans y remédier. Ce sentiment de perte a commencé en 1989 avec la mort de Thomas Bernhard bientôt suivie par celle de Tadeusz Kantor mais c’est l’hécatombe de ces dernières années (Bergman, Antonioni, Grüber, Hilberg, Pina Bausch, Opalka, Louise Bourgeois, Franz West...) qui m’a fait prendre conscience du lien entre mon « être écrivain » et ce qui est bien d’avantage qu’un environnement culturel : un milieu nourricier vital. C’est pourquoi je ressens la réédition de La Condition des soies un peu comme une restauration de mon biotope ! D’une certaine façon, cela s’apparente au sauvetage qu’ont opéré les bien nommés "gardiens des livres" [1] dans le Moscou des années 1918-1919, où on brûle les livres pour se chauffer, où on les troque contre de la farine et des harengs et où Mikhaïl Ossorguine avec une poignée d’intellectuels, recueillant les débris des bibliothèques éparpillées ou pillées, fondent une librairie qui deviendra légendaire. En traduisant et publiant un tel livre, les Éditions Interférences, de même que la librairie Texture où je l’ai découvert, participent, ô combien ! de ce qu’on pourrait appeler : une "écologie de la création".
Qu’en est-il pour vous aujourd’hui de ce qu’écrivait le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe lors de la création au théâtre [2] de "La Condition des soies", à propos de cette voix qui dit « sa métamorphose, son devenir-autre [...] sa transmutation sexuelle qui est l’allégorie de la mutation énonciative.»
A.Z. Ce texte [3] est une démonstration de la haute fonction que peut avoir la critique littéraire : éclairer l’écrivain sur son propre travail ! Tout les thèmes qu’il y pointe : la métamorphose, le dédoublement, les troubles du genre, la possession, les tentatives éperdues de conjuration, de délivrance, l’abandon et la culpabilité qu’il induit (ce dibbouk dont je ne me suis pas libérée...), la voix ! la voix comme musicalité, identité, théâtralité. Je m’aperçois aujourd’hui, trente ans et six livres plus tard, que je n’ai cessé de tourner autour de ces "motifs" (comme dirait Cézanne), consciemment et inconsciemment. Pour le site de poésie contemporaine Poézibao à l’occasion de la première parution de Nécessaire et urgent chez Bazar Edition en avril 2013

[1] Ossorguine, Rémizov, Tsvétaïéva Les Gardiens des livres, traduit du russe par Sophie Benech. Editions Interférences, 1994, 2010.
[2] Mise en scène d’Alain Halle-Halle à la MC93 en 1984, avec Anne Alvaro, Anne Torrès et Roland Amstutz.
[3] En postface de « Nécessaire et urgent » suivi de « La Condition des soies » Editions Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2016.

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• Éditions de Minuit, 1982
• Bazar Éditions, 2013 (Les Jockeys camouflés, direction Liliane Giraudon)
• Les Solitaires Intempestifs, 2016 (avec un texte inédit de Ph. Lacoue-Labarthe)
 

 

Couverture du livre d'Annie Zadek "La condition des soies"

Mise à jour le 19.12.2017 © 2017 Juliette Gourlat
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