Vivant

Extrait
Je disais : il y a trop de livres.
Les gens écrivent comme d’autres boivent, c’est encore pire pour l’estomac. On écrit sur Napoléon, sur Chamonix et les marmottes, sur l’embargo, les cétacés, sur Babeuf et sur Robespierre, sur Saint-Simon et sur Fourier.
TOUT EST INTÉRESSANT MAIS RIEN N’EST NÉCESSAIRE.
Il faut arrêter d’écrire.
Il faut agir. Fendre du bois.
Il faut travailler de ses mains, faire sa chambre, allumer son poêle.
Mieux vaut le travail manuel que le ni-ceci-ni-cela avec mes amis écrivains.
Je n’ai rien écrit aujourd’hui.
Je n’écrirai rien demain.
Cela semble mauvais mais c’est bien.
Je ne veux plus écrire mais être.
Plus : écrire de la littérature mais : être la littérature.
Parce que j’étais un écrivain, je n’ai jamais seulement vécu, simplement respiré, uniquement souffert.
Ma vie, ma respiration, ma douleur : matériaux.
Amis, femme, enfants, matériaux.
Matériau la nature.
Matériaux l’amour, l’art, la Vénus de Milo.
Après avoir longtemps pensé que seules comptaient les idées personnelles, j’ai compris que seules comptaient les idées qui ne m’étaient pas personnelles.
Je n’avais pas des idées à moi.
Je n’étais pas original.
Je n’étais pas différent.
Je ne suis pas éminent.
Je suis vantard, goinfre, douillet, affecté, menteur, apathique, trop sûr de moi, voluptueux, instable, indécis, inquiet.
Concupiscent même dans l’eau.
J’aime parler de ma santé.
Analyser mes sentiments.
Fredonner des chansons tziganes :
« … le soleil brille,
la neige fond,
et l’alouette… »
Apprendre des choses par cœur.
Utiliser l’argot du sexe.
Je suis tout à la fois agréable et odieux.
Mais dès demain…
Est-ce un péché de faire l’amour deux fois de suite avec sa femme ?
Et trois fois ?
Ses bras.
Son rire.
Ah oui, la saleté.
Ah, la garce.
(Avant, je disais « Ah ! Dieu !).
Le dîner était prêt et elle ne mangeait pas.
Elle était de mauvaise humeur.
« Le piano à queue, la musique, le piano est-il enfin arrivé ? A-t-on enfin livré le piano ? »
La Beauté, l’Amour, l’Art, la Vénus de Milo !
Tout ça, foutaises ! Balivernes !
Elle m’a fait mal chaque jour.
Comme une dent.
Et nos fils…
Bien vêtus, bien nourris, se tiennent devant la fenêtre, les bras croisés derrière le dos :
— « Ah ce que l’on s’ennuie, ce que l’on s’ennuie ! »
Quant à ma fille, elle est amoureuse donc elle veut être utile aux autres.

Sur
« Vivant » : écrire pour faire parler les morts ?
Je voulais parler de ma mort. Pas de la mort en général : de la mienne en particulier. Mais comme on ne connait que ce qu’on reconnait, que donc, à proprement parler, c’est une expérience indicible (et d’ailleurs, n’est-ce pas la seule ?), j’ai nommé mon livre « Vivant« . J’y parle du présent du passé et de la modification – des corps, de la pensée, du désir, du langage. De toute façon, les écrivains parlent toujours tous des mêmes choses : de l’amour, de la mort, du sexe, de la nature, du bien, du mal… L’échantillonage est large mais il n’est pas illimité. Et comme lui (celui qui dit je dans mon texte) et moi (celle qui l’a écrit) nous sommes tous les deux écrivains (et d’ailleurs qu’est-ce-que c’est qu’être un écrivain sinon faire parler les morts et ressusciter les témoins ?), on ne peut pas se retenir de discuter aussi boutique : des mots, des sons, du sens, du rythme, de la position des silences et de la durée des blancs, « des mots, oui, plutôt que des choses« .
L’écrivain au travail : le style, lieu de l’écriture
On devient écrivain par admiration. On écrit des livres parce qu’on a été ébloui par des livres, parce qu’on a été ravi. On cherche à s’approprier ce pouvoir, véritablement magique – à partir de signes abstraits imprimés, faire se déployer le monde ! – on se met à l’interroger, à en questionner le « comment » : comment passer du « Comment a-t-il fait » au « Comment vais-je faire moi-même »; comment passer de l’admiration au risque de l’imitation, à l’acte de création ? Comment m’inscrire dans une lignée, une histoire, une universalité, et, en même temps, m’approcher au plus près du présent du « moi-même » si ce n’est en affrontant, à mon tour, l’originel « Qui suis-je » ? Car qui est ce « je » qui dit-écrit « Je » ? Quelle position occupe-t-il dans le monde et l’histoire, histoire de la littérature y compris ? En effet, maintenant, ici, à cette place où « Je » se tient, se situe, où « Je » écrit, personne d’autre ne se tient exactement : moi seule occupe ma place. Évidence spatio-temporelle qui implique que, si on parle toujours des mêmes choses – et donc que l’on se comprend – la manière dont chacun en parle dépend précisément de ses coordonnées, de son abscisse, de son ordonnée, de sa latitude-longitude, de cette position qu’on peut aussi nommer le style, le stylet avec lequel je découpe la réalité pour tenter d’en extraire la vérité. (C’est ainsi que je comprends la phrase d’Aristote : « La Poésie est plus véridique que l’Histoire ».)
Votre écriture : « Ni théâtre, ni roman, ni poésie » ou « Théâtre et roman et poésie » ?
Le rejet des formalismes, des « Écoles », des « Mouvements » (l’opposé même du mouvement dès lors qu’ils conceptualisent, définissent, délimitent un dedans et un dehors en incluant-excluant) tout autant que des notions de « genres », c’est cela qui m’a, d’emblée, fait pressentir que la littérature que je voulais écrire ne serait ni théâtre, ni roman, ni poésie, mais tout cela à la fois plus le reste. Plus tout le reste : le chant (le Lied, l’opéra, la cantilation), le discours politique, la parole psychanalytique, le roman-photo porno, le récit d’explorations… Depuis quelques livres pourtant, l’exaltation du « Ni…ni…ni » (comme on disait « Ni Dieu ni maître ») a cédé le pas à l’aporétique « Et…et…et », plus apte à rendre compte de la sourde complexité du temps; à exprimer ma conviction qu’écrire contemporain, ce n’était pas faire table rase du passé (processus d’exclusion) mais bien plutôt se situer comme héritière, de l’histoire de la littérature, de l’histoire de l’art, de l’Histoire tout court, dans un processus d’accumulation, où rien n’est exclusif de rien, où l’on est à la fois vieux et jeune, homme et femme et vivant et mort, tout et rien, tout et son contraire.
La représentation comme un lieu de la métamorphose du texte
Si le livre est le lieu premier d’une transformation que je qualifierais de « magique », la représentation théâtrale est, elle, le lieu d’une véritable métamorphose, qui demeure pour moi une énigme, celle de la matérialité conceptuelle du texte en une matérialité effective, spatio-temporelle, incarnée; et pas seulement dans les corps des acteurs au moment de la représentation, mais dans celui des spectateurs en amont de la représentation ! […] Dans le théâtre, on convoque vraiment le spectateur, physiquement et spirituellement, non seulement pendant la représentation mais longtemps avant et, si tout se passe bien, longtemps après. Il est tendu vers, puis projeté sur, puis imprégné de. Certains livres, certains rêves aussi, vous imprègnent mais ils ne vous appellent pas avant, avant qu’on les lise, avant qu’on les rêve… Propos recueillis par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie Française, 2009

Critiques
Annie Zadek leur tend des mots, concrets, extraits d’un quotidien méticuleux et dense. Sans doute n’apprécierait-elle pas que l’on dise que c’est un texte poétique, pourtant tout le chant sort d’un collage de mots puissants qui retiennent le temps. « Vivant » juste pour se le redire. Muriel Mayette, Administrateur de la Comédie Française, à l’occasion de sa mise en scène de « Vivant » à la Comédie Française, 2009
À partir de ce que l’on sait de la fin du vieux Léon Tolstoï, qui s’en alla s’éteindre devant une foule à genoux dans une petite gare de la Russie profonde, Annie Zadek a composé une partition verbale comme inscrite sur une portée proprement organique. […] Il émane donc de Vivant, qu’on peut prendre comme un plaidoyer avant décès en faveur de l’art d’écrire considéré comme l’art suprême de vivre, une puissante vitalité, une énergie, un dynamisme qui ruine a contrario l’essence du trépas. […] C’est à l’évidence autant de Léon Tolstoï que d’Annie Zadek qu’il s’agit, elle qui, depuis Le Cuisinier de Warburton, ne cesse de se greffer en toute gravité sur la plus riche lignée de sens, à laquelle elle entend s’incorporer grâce à des textes denses, d’une compacité quasi minérale. Jean-Pierre Léonardini. L’Humanité, Chronique théâtrale, 29 juin 2009

Ecouter voir
théâtre / lecture / radio / extractions…
• Éditions Fourbis (Biennale Internationale des poètes en Val de Marne, direction
• Henri Deluy), 1997
• Éditions Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2008

