« Souffrir mille morts », « Fondre en larmes »

Carré jaune

Extrait

« Souffrir mille morts » (13) »7 avril 1933″
« 25 avril 1933 »
« 15 septembre 1935 »
« 6 juillet 1936 »
« 25 juillet 1938 »
« 31 juillet 1938 »
« 31 juillet 1938 »
« 11 novembre 1938 »
« 12 novembre 1938 »
« 3 décembre 1938 »
« 17 janvier 1939 »
« 21 septembre 1939 »
« 30 décembre 1939 »
« 24 décembre 1940 »
« 1er septembre 1941 »
« 24 octobre 1941 »
« 17 avril 1942 »
« 9 septembre 1942 »
« 1er juillet 1943″  »Souffrir mille morts » (24) »gens très simples »
« sans éducation »
« la rue »
« sauvages »
« déchaîner »
« actions « sauvages » »
« violences de rue »
« L’émeute »
« foudroyante »
« désordre »
« excès »
« sévices »
« violences »
« maltraités »
« incendier »
« violenté »
« toutes »
« volé »
« morts »
« tués »
« assassinés »
« etc. »  »Souffrir mille morts » (28) »Définition »
« Émigration »
« Expropriation »
« Émigration »
« Concentration »
« Déportation »
« Annihilation »  »Souffrir mille morts » (30) »Qui participa »
« quels »
« services »
« ? »
« Fondre en larmes » (13) »Loi »
« Loi »
« Loi »
« décret »
« Décret »
« Décret »
« Destruction »
« Décret »
« Décret »
« Directive »
« Ordre »
« Exclusion »
« impôt »
« Décret »
« Interdiction »
« ordonnance d’application »
« Marquage »
« Proposition »
« ordonnance d’application »  »Fondre en larmes » (24) »bijoux »
« fourrures »
« vison »
« cuir »
« sconce »
« jouet »
« cristal »
















 »Fondre en larmes » (28) »tuerie »
« tueurs »
« tuerie »
« tuerie »





 »Fondre en larmes » (30) »tous »
« pratiquement tous » […]
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Sur

Chaque livre, et chaque titre de livre, donne – aussi – des nouvelles de son auteur, dit quelque chose de lui, du monde et de l’histoire. Que dit « Souffrir mille morts », « Fondre en larmes », projeté, composé, décomposé, recomposé, de 1997 à 2001, en ces temps où des judéophobies de tous bords montaient en puissance et en visibilité́ ? Il parle de ma métamorphose, métamorphose dans le sens – inverse de celui des aiguilles d’une montre – où l’endure Grégoire Samsa : du papillon à la larve. De petite fille de Kafka donc, de Proust, de Freud, de Flaubert tout autant, en « fausse-couche de Charogne(-Sharon) » ou : comment l’origine (ashkénaze) s’est muée-murée en identité (juive). Comment l’origine – dont je m’éloigne, ou non, librement – s’est fixée en identité, se rabattant sur l’identique. Comment l’identité, ce caractère unique d’un être, son noyau, sa saveur propre, s’est figée en identitaire.
Le caractère tragico-absurde de cette « transsubstantiation des espèces » tenant, bien évidemment, à ce qu’elle ne dépendait ni de mon éducation, ni de ma décision, mais de la mise en œuvre, une fois de plus, de l’adage sartrien bien connu : « c’est le judéophobe qui fait le juif » (Enfin… néo-sartrien.)
J’aurais pu, il est vrai, vouloir « retrouver mes racines » comme on dit, mais c’est plus commode à dire qu’à faire quand vos parents, marranes de gauche, ne vous ont légué ni terre natale, ni langue maternelle – ou grand-maternelle – ni religion, ni recettes de cuisine, ni souvenirs d’enfance, ni photos de famille. Black-out complet donc, sur un état (une origine, une identité, quel mot dire ? quel terme employer ?) dont ils voulaient m’épargner l’extrême danger en m’assimilant-dissimulant au plus profond de l’universalisme de la culture française. (En 1937, ils avaient réussi à quitter la Pologne, laissant à Kalisz leurs pères et mères qui y furent assassinés dans les camions à gaz.) « … l’arbre a des racines, l’homme a des jambes et […] c’est là un progrès immense » se disaient-ils avec Georges Steiner.
C’est ainsi que, après Le Cuisinier de Warburton, mon premier livre qui cherchait, tout naturellement, à approcher la constitution de l’être-écrivain ; après La Condition des soies : l’amour et la mort du père ; après Roi de la valse : la solitude dans le couple ; après Vivant : vieillir, écrire, mourir peut-être… un thème, un sujet, un « motif » comme disait Cézanne allant à sa recherche avant de se mettre à peindre, un projet d’écriture s’est imposé à moi : celui d’affronter enfin l’originel « Qui suis-je ? » à travers ce non-legs dont j’ai parlé plus haut, cette « impossible transmission du vide » étudiée par l’ethnopsychiatre Nathalie Zajde dans son livre Souffle sur tous ces morts et qu’ils vivent. La transmission du traumatisme chez les enfants des survivants de l’extermination nazie.
Quand je dis « enfin », je veux dire que, à la fin, finalement, en ces temps-là, mon histoire et l’Histoire m’invitaient – si l’on peut dire – à tâcher d’éclairer une identité dont l’évidence était, pour la première fois, mise à mal, avec, pour conséquence immédiate, la perte de connivence avec ma langue, ma culture, ma famille politique, la France, l’Europe.
Cette « question » (comme disait l’un) est loin d’être un « détail » (comme disait l’autre) et surtout pour un écrivain, car qui est ce JE qui dit-écrit « JE » ?
Quelle position occupe-t-il dans le monde et l’histoire (histoire de la littérature y compris) ? En effet, MAINTENANT, ICI, à cette place où JE se tient, se situe, où JE écrit, personne d’autre ne se tient exactement : MOI seule occupe MA place. évidence spatio-temporelle qui implique que, si on parle tous des mêmes choses (la nature, la vie, la mort, l’amour, le sexe, le bien, le beau, le mal…) – et donc que l’on se comprend – la manière dont chacun en parle dépend précisément de ses coordonnées : de son abscisse, de son ordonnée, de sa latitude-longitude, de cette position qu’on peut aussi nommer « le style », le stylet avec lequel je découpe la réalité pour tenter d’en extraire la vérité.
(C’est ainsi que je comprends la phrase d’Aristote : « La Poésie est plus véridique que l’Histoire ».)
Comme pour chaque livre, avant d’en aborder véritablement la rédaction, une étude de documents de tous ordres : historiques, philosophiques, artistiques, se met en place, me permettant d’étayer et de vérifier la pertinence de mon projet d’écriture. Ce temps d’étude quasi scientifique de mon sujet, heureux parce que non conflictuel – contrairement à l’écriture proprement dite – a été cette fois, un temps de souffrance et de désarroi : ces livres, ces films, ces quelques paroles lâchées par des proches, ce n’étaient plus, cette fois, des matériaux que je pouvais manipuler à ma guise : ILS me blessaient, ILS m’écrasaient, ILS me faisaient souffrir mille morts et m’effondrer en larmes (quel paradoxe pour un écrivain de souffrir des mots M, O, T !), ne m’apportant de longs mois durant, ni réponses, ni consolation… Celle-ci ne vient-elle pas d’ailleurs de celles-là et ne souffre-t-on pas, surtout, des questions restées sans réponses car elles ne furent jamais posées :
– Pourquoi se sont-ils laissé faire ? Pas défendus ? Pas révoltés ?
– Pourquoi ne sont-ils pas partis ?
– Pourquoi les avez-vous laissés ?
– Pourquoi n’êtes-vous pas allés les chercher ?
– Pourquoi n’y êtes-vous pas retournés ?
Aux « Pourquoi ? », aux questions d’enfance, l’adulte ne peut pas répondre, ou alors seulement par « Comment ». C’est comme dans les contes ou les mythes, dans les récits initiatiques : ce qui importe n’est pas la réponse mais comment est posée la question.
Cela, je l’ai peu à peu induit du livre de Raul Hilberg : La Destruction des Juifs d’Europe.
Loin des « Plus jamais ça ! », « Indicible ! », des « Innommable ! » des « Irreprésentable ! », ce livre nomma tout, représenta, dit tout – dans une langue à l’exactitude splendide – me rendant la faculté d’admirer, me restituant cette grâce de l’admiration, moteur nécessaire à mon propre désir d’écrire.
Ce qui s’est alors profilé puis imposé comme étant le seul livre JUSTE (puisqu’il était le seul possible), c’est ce livre composé de mots, de mots extraits du seul Hilberg – cités donc pris entre des pincettes, ces mots à jamais taboués – exposant et mettant à nu ses modes de fabrication même :
EXTRACTION
Puis CONDENSATION
Puis, finalement, ORGANISATION
Extraction des « Souffrir mille morts »,
Condensation des « Fondre en larmes »
Organisation dans « Souffrir mille morts », « Fondre en larmes ».
(« Dichtung ist Verdichtung » : le poème est concentration ; Kafka cité par Marthe Robert.)

Même si j’en avais pressenti la possibilité en voyant le film fondateur de Lanzmann Shoah, en lisant et en regardant Maus de Spiegelman, seule l’écriture de ce livre-ci m’a permis de braver à mon tour l’interdiction adornéenne. Je continue, rien n’est réglé, mais aujourd’hui j’en suis certaine : plus que jamais après Auschwitz, la création est nécessaire. « Comment j’ai écrit « Souffrir mille morts », « Fondre en larmes » ». Pour le cycle de conférences « Mémoire et représentation », Mémorial des enfants juifs exterminés, Maison d’Izieu, mai 2005

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Critiques

Qu’on ouvre le livre d’Annie Zadek et l’on verra se répondre sur les deux pages en vis-à-vis, deux colonnes de longueurs inégales, « Souffrir mille morts » et « Fondre en larmes », numérotées de 1 à 33, de mots ou groupes de mots entre guillemets. À la fin du livre, un appel de note au bout de la ligne qui constitue à elle seule le trente-troisième et dernier « Fondre en larmes« : « Tous les mots de ce livre sont extraits du livre de Raul Hilberg : La Destruction des Juifs d’Europe. » Les mots du livre d’Annie Zadek sont cités, pesés, oui, isolés – probablement ont-ils été, dans le texte original, soulignés en vue d’être extraits –, mais, maintenant, sur cette nouvelle scène, ce sont des voix. Les guillemets permettent ce glissement, ce basculement.
Mettons que chaque mot est, entre ses guillemets, un personnage disant son nom – et son rôle, comme on va le voir. Les « parallèles » étant posées, les dialogues peuvent s’ouvrir. Correspondant comme, pp. 32 et 33, dans les deux seules colonnes de même longueur, vingt dates (« 7 avril 1933 » / « 25 avril 1933 »…) à vingt mots ou groupes de mots (« Loi » / « Loi » / « Loi » / « décret » / « Décret » / (…) « Interdiction ») ; se répondant, rappelant la première page, et c’est de plus en plus prégnant à la fin du livre :

 »Souffrir mille morts » (30)

« Qui participa »
« quels »
« services »
« ? »

  »Fondre en larmes » (30)

« tous »
« pratiquement tous » […]

ou selon un autre théâtre, que l’on va tenter de décrire, auquel les trois occurrences du mot moi nous prépareraient.

À l’emplacement, à l’intérieur des guillemets et avant même le point, de l’appel de note final, on croirait que seule la dernière phrase, et non tout le livre, est extraite du livre d’Hilberg. Or, c’est en effet la première fois qu’on peut lire une telle phrase. « Souffrir mille morts » (33) était, sur une page soudain couverte sur presque toute la hauteur, quasiment une phrase, il ne manquait rien, la ponctuation peut-être, mais ce n’était encore qu’une colonne et les mots entre leurs pincettes se détachaient, l’énoncé n’était pas lié, il était encore « composé de mots ». L’ultime « Fondre en larmes » est, elle, d’une seule ligne et c’est une phrase – qui reprend le verbe « fondre », occupe la page d’un bord à l’autre, longue horizontale. Comme si le livre s’était lentement acheminé vers ça, prenant le temps de peser les mots, de mettre à plat le mécanisme qui les relie, essayant d’autres correspondances ou travaillant les disjonctions, repoussant le moment où ils se fondraient en une machine unique, et l’avait volontairement longuement remise : la phrase.
Les mots de la première double page sont extraits des premières lignes de l’avant-propos d’Hilberg. A. Z. a modifié l’ordre d’apparition des mots et mis les uns sur la page de gauche, les autres sur celle de droite comme en traçant une ligne à l’intérieur du texte – cette ligne est la reliure, le pli du cahier, de son livre à elle. À gauche, sous une date, une série de noms et de verbes : seuls les deux derniers noms ont un article : « le problème » / « la question ». Sur les deux pages une seule majuscule, au verbe « Comprendre ». À droite en quatre lignes : « comment » / « de quoi » / « comment » / « “comment” ». Les pages 48 et 49 ne sont composées que de verbes ; à droite, la liste est toujours plus brève, le propos se condense : « en priant » / « en offrant » / « attendait » / « attendirent ». Se fondrait même en phrase, pp. 52-53, les deux colonnes se resserrent autour d’une conjonction : « “Aucun” » / « “donc” » / « “ne peut vivre” » / « “Qui n’est pas” ». Plus loin, Organisation dans « Souffrir mille morts » (28) : « Définition » / « émigration » / « Expropriation » / « émigration » / « Concentration » / « Déportations » / « Annihilation », dans « Fondre en larmes » (28) : « tuerie » / « tueurs » / « tuerie » / « tuerie » – un pluriel unique de chaque côté. Page 65, c’est une suite de cinq adjectifs au féminin pluriel (dont « orales » / « présumées ») pour un seul nom auquel ils pourraient s’accorder, qu’on trouvera en face, parmi ces mots, une phrase presque, que j’extrais à mon tour : (…) « pas tant » / « lois » / (…) / « mais » / « et » / « avant tout » / « climat » / « état d’esprit ».
C’est qu’à la phrase, dans tout le livre, on a affaire.
Partout, dans un détail grammatical ou une circonstance typographique, c’est pour les mots ainsi organisés, la trace qu’ils sont acteurs sur une autre scène. C’est un pluriel, donc, une marque de genre, c’est l’ordre des noms, verbes, adjectifs, adverbes et des articles, conjonctions, pronoms, c’est une majuscule (« Au départ » / « isolement » / « Désormais », p. 14), ce sont les guillemets que les mots auraient (deux niveaux donc pour certains, « Fondre en larmes » (20), en deux lignes : « une “race” » / « la race »), les italiques et même la ponctuation qui les suit ou les précède immédiatement dans le texte d’Hilberg dont ils sont issus. Face, notamment, aux « mécanisme », « opération », « procédures », « pas à pas », et comme au paroxysme de cette volonté de comprendre « comment », on peut lire sur cinq courtes lignes, p. 59, condensation de la phrase qu’on remet des deux côtés du livre – on croirait les deux axes du langage devenus parallèles –, exposant et mettant à nu ses modes de fabrication même – et voyez là encore les majuscules : « On commença » / « ; puis » / « , puis » / « ; enfin, » / « . Alors ».
Pascal Poyet. Bulletin, 2006. Éric Pesty éditeur. http://www.ericpestyediteur.com/bulletin.htm

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• Éditions La Passe du Vent/Pandora, Vénissieux, 2009
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