Roi de la valse

Carré jaune

Extrait

Les parcs et les jardins,

j’ai toujours aimé ça,
et les jardins d’Isola Bella, tout le monde nous avait dit que c’était vraiment quelque chose à voir.

Et surtout en cette saison.

Et les serres en particulier. Une curiosité.

Quelque chose qu’il fallait absolument voir.
« Un jour ne serait pas trop long. »

Pourtant, quand j’y repense,
ça n’avait rien d’extraordinaire,
rien de vraiment spécial,
de réellement exceptionnel,
à part que, pour la première fois, j’avais vu de vrais orangers.
Des arbres avec de vraies oranges.
On les avait pris en photo.

Avec moi debout,
moi couchée,
assise sur un banc,
couchée sur une pelouse,

« Moi donnant à manger aux biches »

et aussi :

« Moi debout sous un magnolia ».

Je me demande bien où elles sont ces photos…

Je me demande si on les a même jamais données à développer…

Tous ces films,
toutes ces pellicules,
c’est dommage toutes ces pellicules.
Ça nous aurait sûrement fait plaisir de les revoir maintenant.
Ça nous aurait fait des souvenirs,
c’est vrai ! Ça fait toujours d’excellents souvenirs !

C’est comme quand,
l’autre jour,
je suis tombée sur tes vieilles lettres.
Les lettres que tu m’écrivais quand on s’est connu au début
(au début, souviens-toi, pas un jour sans tes lettres).

Garder,
garder, garder,
jeter,
les fleurs en papier, les rubans,
les lettres d’amour, les photos,
les vieilles dragées datées à l’encre.

Ce qui est certain, c’est que,

oui.

Tout le monde en fait des photos pornos.
Tout le monde en fait.
N’importe qui.

• Jutta Legueil Verlag, Stuttgart, 1991 (bilingue allemand-français)
• Éditions Critérion (Bibliothèque contemporaine, direction M. Nuridsany), 1992
• Éditions L. Mauguin, 1995
Carré jaune

Sur

La femme, l’homme, l’un comme l’autre obstinés, l’un comme l’autre entêtés et inatteignables dans leur alvéole de volubilité, ces disants d’Annie Zadek, déroulent l’un après l’autre, parfois ensemble, la bande ou le film d’un texte inlassable, non endigable et inquiétant. Depuis toujours. Avant Le Cuisinier de Warburton, son premier livre (Minuit, 1979), avant même que ça déboule en plein public dans ce premier livre, le texte d’Annie Zadek était certainement déjà là, je le crois, déjà murmurant, raillant, injuriant, dérangeant, se détachant solitairement de la masse sociale de la parole ordinaire, par accumulations d’assertions intimistes.
Sur trois passerelles, le texte d’Annie Zadek (ce qu’écrit cet auteur) nous tient dans une même écoute et un même voyeurisme. Passerelles parallèles puisque l’édition, le théâtre et la radio composent ensemble et à chaque fois, sa chambre d’écho.
Comme si, à chaque parution d’un livre d’Annie Zadek, il était établi que le texte du livre devait simultanément s’approprier aussi l’espace de la scène et celui des ondes après celui de l’édition.
Lire ou écouter-voir, ou entendre, au temps de son avancée, ce qu’écrit Annie Zadek, à chaque fois m’enchante, à chaque fois me place dans une sensation d’agréable malaise. Je pourrais dire que je suis enchanté par ce texte qui ne cesse de rouler sa subtile monotonie et sa redondance suraiguë, à travers nos corps et sous nos yeux comme un escalator infini. Comment cette attirance, pourquoi cette nécessité de parcours, jusqu’où cette insatisfaction redemandée ? Et l’utilisation du texte édité, l’appropriation sans nécessité technique préparatoire préalable, par la scène et la radio, je le redis, souligne bien son exacte totalité insécable. Ce butin de commérages, de bavardages, de gloses, de médisances, ce paquet-commentaire s’ouvre et s’étale dans un même geste domestique sur trois plateaux de prononciation. Captation, rapt d’un dérisoire réel au quotidien se proposant comme « le plus proche » (de la vie, du désir, du rêve, de la démence ?) mais dérapant vers « toujours le plus lointain », en exprimant une impossibilité à se livrer (« je ne peux pas rester plus longtemps ») dans une séparation qui promet l’éternel retour.
Le retour de ce par quoi le texte général d’Annie Zadek déroule sous elle (sous sa langue) irrigue les terrains de ses apparitions, directement, sans recours à une situation arrêtée, ni à un paysage fixé, ni à une intrigue, ni à une fable. C’est écrit et c’est dit.
C’est tout.
N’importe quel utilisateur peut s’emparer d’un tel texte puisque, remarquez-le, aucune désignation de genre n’apparaît en sous-titre de ses livres : ce qu’elle écrit, Annie Zadek, depuis dix-sept ans, ce n’est ni du roman, ni du théâtre, ni des drames, ni des récits.
Par où saisir cette production (comme on disait) utilisable à satiété ?
Commentaire semble être le mieux disposé à un accueil provisoire de cette avancée frontale, à la trivialité bien tempérée, dont on ne sait jamais « ni si ni qui ni quand ni où… ». Jamais. Jean-Jacques Viton, « Le commentaire de A à Z », sur Roi de la valse et autres textes, à l’occasion de la mise en scène de La Condition des soies par Christophe Perton, Théâtre de Privas et de Gennevilliers, 1996

Carré jaune

Critique

La femme qui parle ici pénètre dans un lieu qui pourrait être une prison, ou bien est-ce un hospice ? Par-delà les doutes, offrez-vous ce petit pas de côté dans un texte limpide, piquant, juste, où une femme dialogue avec l’homme qu’elle a aimé. Ils se donnent des nouvelles des uns, des autres ; de répliques en courts monologues, ils réveillent des souvenirs en révélant, à soi-même avant tout, leur part ombreuse… et ces deux-là referment, inoubliables portraits, la valse libre de ce livre. Il faut se laisser surprendre par la voix littéraire d’Annie Zadek. Valérie Marin La Meslée, Le Point, 1998

Carré jaune

Ecouter voir

Écoutez voir… Roi de la valse

• Jutta Legueil Verlag, Stuttgart, 1991 (bilingue allemand-français)
• Éditions Critérion (Bibliothèque contemporaine, direction M. Nuridsany), 1992
• Éditions L. Mauguin, 1995

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