Nécessaire et urgent
Extrait
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Pourquoi sont-ils restés sur place ?
Pourquoi ne sont-ils pas partis ?
Parce que c’était leur terre natale ?
Qu’ils étaient nés dans ce pays ?
Qu’ils voulaient s’y faire enterrer ?
Qu’ils n’avaient nulle part où aller ?
Qu’ils ne pouvaient pas se résoudre à abandonner leur foyer ?
Qu’ils ne pouvaient pas imaginer ce qui allait leur arriver ?
Étaient-ils si mal informés ?
N’écoutaient-ils pas la radio ?
Ne lisaient-ils pas les journaux ?
Ne lisaient-ils que « Les Commentaires » de Rachi ?
N’avaient-ils donc pas compris ?
Étaient-ils à ce point crédules ?
Furent-ils si faciles à duper ?
Avaient-ils déjà oublié ?
Les signes avant-coureurs avaient-ils manqué ?
Ne les avait-on pas déjà obligés à chanter ?
Forcés pendant des heures à danser et sauter ?
Contraints de se tenir jusqu’à épuisement sur un pied ?
N’avait-on pas déjà enlevé leurs couvertures aux malades ?
N’avaient-ils pas été battus pour avoir dit à quelqu’un : « Camarade » ?
Pour être allé chez le coiffeur ?
S’être fait faire une indéfrisable ?
Ne leur avait-on pas déjà interdit d’écrire des lettres à l’étranger ?
D’avoir des pantalons rayés ?
De se marier ?
D’avoir des enfants ?
De recouvrir leurs morts d’un papier ?
N’avait-on pas déjà réclamé à la Société des Nations des fonds pour les évacuer ?
Des colonies où les installer ?
N’avait-on pas muré l’entrée de leurs maisons ?
Ôté les plaques avec leur nom ?
N’avaient-ils pas été forcés de se coucher dans la boue ?
Forcés de se mettre à genoux ?
De se laisser uriner dessus ?
N’avait-on pas déjà débaptisé leurs rues ?
Ces choses arrivèrent-elles d’un seul coup ou au contraire l’une après l’autre ?
La haine qu’on leur portait n’avait-elle pas été constante ?
Obsessionnelle ?
Virulente ?
L’oubliaient-ils dès qu’elle s’estompait, dès qu’elle paraissait moins violente ?
L’excusaient-ils ?
La comprenaient-ils ?
Pour autant, la pardonnaient-ils ?
Des mois et des années durant, leur malheur n’avait-il pas été permanent ?
Tracasseries sans fin, humiliations sans nombre, arrestations par-ci, assassinats par-là : ne s’attendaient-ils pas au pire ?
Ne s’étaient-ils pas préparés ?
S’y étaient-ils habitués ?
Ne retenaient-ils pas leur souffle depuis des mois et des années ?
N’auraient-ils pas pu se cacher ?
A-t-il suffi de les convoquer ?
Ont-ils tenté de résister ?
N’ont-ils pas essayé de fuir ?
Étaient-ils comme paralysés ?
Des voisins les ont-ils aidés ?
Sur
»Nécessaire et urgent » est une suite de centaines de questions adressées à un « vous » et, dans la dernière partie à un « nous ». À qui s’adressent-elles ? Pourquoi n’y a-t-il jamais de réponses ?
A.Z. À qui s’adressent ces questions ? Aux fantômes ! Parce que ces centaines de questions qu’enfants, par pudeur ou par insouciance, nous n’avons pas posées aux parents, maintenant qu’ils ne sont plus là pour répondre et, peut-être ? nous consoler, n’en finissent pas de nous hanter. Quand cette forme − à la fois supplice, questionnaire policier et QCM – s’est imposée à moi comme nécessaire, urgente et… poétique, je me suis dit que j’étais en train d’écrire un manuel pour séances de spiritisme ! Mais l’écrivain n’est-il pas une sorte de médium, celui qui, au sens propre, « fait parler les morts », les pogromés, les négationnés, les disparus sans sépulture ni « dernières paroles » ? Voilà pourquoi ils ne peuvent pas répondre. Et ce silence est une menace en même temps qu’une accusation.
Mais la cinquième partie a un statut entièrement différent : les questions nous sont adressées, à nous, nous qui sommes ici en ce moment, nous les « contemporains ». Que faisons-nous de ce silence, de cette menace, de cette accusation ? Quelles raisons avons-nous, nous, de ne pas répondre ? Quand allons-nous prendre toute la mesure de la contamination du présent par ce traumatisme majeur survenu dans notre passé ? De son infiltration dans notre langage, notre mémoire, notre corps, nos rêves, nos paysages, jusqu’à aujourd’hui et, vraisemblablement, demain ?
Théâtre, radio, sérigraphies, lectures, performances : depuis toujours, vous affectionnez les métamorphoses « transgenres » de vos textes. Quels sont vos prochains projets d’hybridation pour « Nécessaire et urgent » ?
A.Z. D’autant que c’est probablement un de mes textes qui s’y prête le mieux ! La première métamorphose a eu lieu l’été 2012 dans la Galerie d’art contemporain de la ville de Göppingen, en Allemagne, où j’ai manuscrit chacune des 524 questions sur 524 cartes qui, fixées au mur à hauteur d’yeux, couraient en une frise fragile le long des 90 mètres de cimaises [> écoutez voir : Kunsthalle Göppingen] ! L’on pourra observer une autre mue de Nécessaire et urgent l’été prochain, dans le Vercors [1] : à l’instar des graffitis de prisonniers, j’inscrirai mes 524 questions directement sur les murs d’un étroit couloir du « Lieu d’art », à Pont-en-Royans [> écoutez voir : La Halle, Pont-en-Royans]. La lecture-projection [2] créée avec Arno Gisinger en avril 2013 (bibliothèque E. Triolet de Bobigny pour le Festival Hors Limites) y sera également présentée [> écoutez voir : captation de la performance] et sera suivie d’une rencontre à laquelle participeront les historiennes Sylvie Lindeperg et Annette Wieviorka dont les recherches ont constamment alimenté ce que j’appelle mon « milieu nourricier vital » !
Et la résidence du Conseil régional d’Île de France que vous avez actuellement [3] avec l’Ancienne gare de déportation de Bobigny ?
A.Z. Nous vivons une période cruciale de « passage de témoin » entre la mémoire communicative, celle des témoins historiques, contemporains de l’événement, et une mémoire culturelle [4] dont il nous incombe aujourd’hui d’assumer la transmission, de questionner les échecs, de repenser les formes. Aujourd’hui plus que jamais, car la disparition imminente des ultimes témoins historiques nous y oblige, au double sens du terme, de contrainte et d’engagement moral. Cette résidence voudrait être l’occasion de participer au processus en cours d’aménagement de l’Ancienne gare de déportation, avec la double préoccupation : « comment transmettre et comment s’en remettre » en mettant en jeu ma pratique d’une parole poétique depuis toujours entrelacée au théâtre, à la lecture publique et aux arts plastiques. Pour le site Poézibao à l’occasion de la première parution de Nécessaire et urgent suivi de la réédition de La Condition des soies chez Bazar Éditions, avril 2013 [5].
[1] Du 6 juillet au 7 septembre 2013 à La Halle de Pont-en-Royans. retour vers l’appel de la note
[2] Sur des diapositives extraites de la série « Invent’arisiert » du plasticien Arno Gisinger. retour vers l’appel de la note
[3] Résidence d’écriture du Conseil Régional d’Île de France avec l’Ancienne gare de déportation de Bobigny, de janvier à octobre 2013. retour vers l’appel de la note
[4] Arno Gisinger « La photographie : de la mémoire communicative à la mémoire culturelle » dans Mémoire des camps. Photographies des camps d’extermination nazie 1933-1999, Marval 2001. retour vers l’appel de la note
[5] Réédition par Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2016. Avec une postface inédite de Philippe Lacoue-Labarthe « La Condition des voix ». retour vers l’appel de la note
Critiques
Nécessaire et urgent est intégralement constitué de 524 questions posées par un locuteur désigné au pluriel (nous – au-delà d’une hypothétique fratrie, la génération qui a vécu une expérience analogue) au couple parental qui n’y a pas répondu ou, du moins, pas suffisamment. […] Le fait de n’avoir recouru qu’à des questions engendre de nombreux effets. Comme on l’a vu, cela n’empêche pas d’esquisser une histoire, d’autant plus poignante que sa trame est pleine de trous, à l’image de cette transmission familiale qui a eu lieu souterrainement, à travers les silences. En outre, quoique le tragique domine évidemment, cette interrogation sans fin contribue à contenir l’émotion en laissant les choses en suspens, ce qui permet de ne pas imaginer que le pire (d’ailleurs, même les moments de bonheur sont envisagés :
« Que faisiez-vous les jours de fête ? Alliez-vous danser ? Flirter ? Ou fumiez-vous des cigarettes ? Vous connaissiez-vous tous les deux ? Étiez-vous déjà amoureux ? »), voire d’aller parfois jusqu’à ce que l’on peut prendre pour de l’humour : « Parlaient-ils avec un accent ? Faisaient-ils sans arrêt des fautes ? Parlaient-ils comme le Baron Nucingen (le « Paron te Nichinguene ») dans Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac ? ». Enfin, cette incertitude irréductible devient générale puisque rien ne paraît désormais sûr, ni ce qui pourrait être qualifié de « beau » ou de « bon » (et, au passage, la fameuse possibilité de la poésie) ni même la disparition qui, c’est connu, ne saurait exister pour certaines instances psychiques : « Est-ce qu’il est mort, Peter Zadek ? ». Bref, il s’agit là d’un livre des questions qui touche à l’essentiel avec une apparente simplicité d’expression d’où est exclu tout pathos. Bruno Fern, Sitaudis.fr, 07/05/2013 http://www.sitaudis.fr/Parutions/necessaire-et-urgent-d-annie-zadek.php
Annie Zadek, dotée d’une rare économie d’écriture, publie Nécessaire et urgent, un texte dans lequel, sous la forme d’une litanie de questions, se dessine en creux l’épouvante de la solution finale durant la Seconde Guerre mondiale. « Pourquoi sont-ils restés sur place ? Pourquoi ne sont-ils pas partis ? » […] Étions-nous même seulement nés ? Qui aurait pu nous en parler ? » C’est payer redevance à des fantômes, recouvrir par des mots l’absence à jamais, au fil d’un vocero aux fins collectives qui serre déjà le cœur à la seule lecture. Jean-Pierre Léonardini, L’Humanité 01/07/2013
C’est un véritable dispositif que l’écrivain installe. De prime abord radical, on ne sait pas très bien qui interroge, ni ce que les destinataires seraient susceptibles de répondre si… Périlleux aussi est ce choix d’inscrire l’histoire par les moyens de l’ellipse et du discontinu. Pourtant de ces questions naît tout un théâtre ; depuis les détails prosaïques du quotidien des familles juives en passant par des anecdotes que recèlent les livres d’histoire jusqu’aux troubles que développent les descendants. Mais la force évocatrice du texte réside surtout dans le fait que c’est une voix (bien que multiple) qui tient le « récit ». Et si celle (celui ?) qui parle semble vidée de sa substance – par une entreprise assumée de dépersonnalisation – c’est pourtant elle, en tant que parole poétique qui prend corps et confère à l’ensemble sa matérialité et sa vérité. Christine Plantec, Le Matricule des anges N° 145, juillet, août 2013
[…] « C’était en quelle année déjà ? » C’est la première des 524 questions qui constituent le corps du texte d’Annie Zadek, Nécessaire et urgent, autant de questions, dit-elle, que je n’ai pas posées aux miens, sur eux et sur leur exil de la Pologne, lorsqu’ils en sont partis en 1937 et, comme cette génération de Juifs polonais et communistes, ils sont arrivés en France. » Questions d’ordre pratique qui cherchent à ancrer dans le réel les signes et indices de l’inévitable et du récit impossible, quand le pire s’est produit, aux générations futures. Partagées en cinq chapitres, toutes disent l’épaisseur du silence et de la chape d’oubli qu’impose la mesure du désastre et du massacre dont l’ombre de mort recouvre les survivants et leurs descendants. Ces ombres, on les aperçoit dans la palette des lumières qui enveloppent le cube de verre et dans la fumée qui s’échappe, par moments, du grillage au sol. Après les interrogations sur les causes et les modalités du départ, viennent celles concernant ceux restés en Pologne. Puis, là où l’angoisse se noue au silence, quand et comment ceux qui sont partis ont appris ce qui était arrivé à ceux qui étaient restés : « Qui vous l’a dit ? Qui vous l’a écrit ? […] Est-ce qu’on vous disait quand ? Comment ? À quel endroit précisément ? Qui et combien exactement ? » Des questions qui restent souvent sans réponse dans les familles de survivants et qui ajoutent, à la douleur du deuil sans sépulture, celle du deuil de morts sans traces, rendus anonymes, innombrables, insituables. Insoutenable mise en abîme d’une destruction de masse qui, dans la mise en scène d’Hubert Colas, se dit à deux, génère un devenir commun où la parole se partage à travers la succession de questions et qui, dans le dernier chapitre, se tourne vers le présent. Ce temps qui est celui qui importe le plus à l’auteur, porte ouverte sur l’à-venir. On songe bien sûr au « Livre des questions » d’Edmond Jabès : « Quelle est l’histoire de ce livre ? La prise de conscience d’un cri. » Fabienne Arvers. Les Inrockuptibles. 03/12/2014
[…] Annie Zadek pose immédiatement sur scène non pas le témoin du crime mais le témoin du témoignage, le fils ou la fille du survivant, la petite-fille ou le petit-fils d’une victime, ou la génération suivante qui a appris l’existence du génocide encore plus tard et qui peut n’avoir eu aucune perte dans sa famille : le cercle des témoins du témoignage s’élargit sans cesse (il se rétrécit aussi dans certains milieux). Ce déplacement a une portée historique. La catastrophe de l’Histoire, de telle sorte que sa réalité demande des décennies pour parvenir à un peu de visibilité, tend à écraser les générations suivantes. Celles et ceux qui sont nés après 1950 sont en droit, avec la connaissance du génocide, d’exister dans leur propre historicité, c’est-à-dire d’assumer une créativité de l’histoire qui s’émancipe du poids du témoignage. Être reconnu comme témoin du témoignage et obtenant ainsi la reconnaissance d’une position propre qui ne se réduise pas à la transmission ou à l’assurance d’avoir bien été frappé par la connaissance du témoignage. Ne plus être seulement les témoins du témoignage mais devenir les témoins de leur propre histoire, celle de la réception du témoignage et des bouleversements, troubles, interrogations, doutes, que ce dernier a suscités. Une sobriété apparente, mais surtout une sorte de colère contenue, teinté ponctuellement d’une quasi véhémence silencieuse, tel est le jeu, en nuance et efficace, des deux comédiens : Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud, admirables. Jean-Jacques Delfour, Médiapart, 11/12/2014
[…] L’impact des questions posées dans le spectacle est d’autant plus fort qu’elles s’adressent à des morts. Or, bien qu’ils soient absents, on a encore beaucoup de chose à dire aux disparus ; on les porte en nous. Ils sont désormais partie intégrante de notre vie intérieure. « J’écris à présent une longue lettre aux morts », notait par exemple le poète Tomas Tranströmer, décédé le jour même de la représentation au théâtre d’Arles du texte d’Annie Zadek. Elle-même ne fait pas autre chose et l’on ressent au cours de la représentation à quel point et quelle force elle ouvre un chantier gigantesque qui, au-delà de la sphère intime, atteint une dimension qui engage chacun de nous. Demander « Quel livre auriez-vous pris sur une île déserte ? » Ou « Cette maison où vous habitiez existe-t-elle toujours ? » « Vous embrassiez-vous sur la bouche à la terrasse des cafés ? » Mais aussi : « Faisiez-vous rire les filles en imitant Hitler ? », c’est poser les jalons d’un nombre indéfini de récits possibles avec, en toile de fond, la déportation et les camps d’extermination.
Construite autour d’un cube transparent bientôt envahi de fumée, la scénographie traduit avec tact cette immersion au cœur d’une mémoire lacunaire et qui cherche son chemin à tâtons dans un espace flou, lointain et peuplé d’angoisses. Le jeu précis et d’une grande pudeur du duo de comédiens Bénédicte Le Lameur et Thierry Raynaud donne tout leur poids à ces sondes lancées dans le passé pour nous parler d’aujourd’hui. Hugues Le Tanneur, Libération, 21/04/2015
Dans l’espace intemporel et irréel du plateau, le texte résonne comme un chant profond. Deux acteurs lui donnent leur chair, et en même temps qu’ils en font sourdre toutes les hésitations, les non-dits, voire les contradictions et les errements des souvenirs réveillés, reconstruits, ainsi que les vieilles – ou nouvelles – peurs, et les incertitudes qui les accompagnent. Thierry Raynaud et Bénédicte Le Lamer sont ces deux acteurs. Hiératiques, s’extrayant de la cage de verre ou se noyant dans la fumée blanche qui l’emplit (gaz d’extermination ?), tour à tour semblables à des spectres et vivants au présent, ils sont magnifiques de maîtrise et de présence, jusque dans leurs silences aussi forts que les mots. Thierry Raynaud est l’« homme » ; lumineuse dans sa petite robe noire, Bénédicte Le Lamer est la « femme ». Le spectacle dure une heure à peine. Une heure d’intense émotion, en osmose totale avec Annie Zadek : « Quand allons-nous prendre toute la mesure de la contamination du présent par ce traumatisme majeur survenu dans notre passé ? De son infiltration dans notre langage, notre mémoire, notre corps, nos rêves, nos paysages, jusqu’à aujourd’hui et, vraisemblablement demain ? » Didier Méreuze, La Croix, 17/05/2016
• Bazar Éditions, Paris, avril 2013
• Réédition Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2016

