Le Cuisinier de Warburton

carré jaune Extrait

Il était donc juif ?

Par sa mère seulement.

J’ai entendu dire que les juifs pratiquent la circoncision sur une estrade formée par plusieurs hommes nus, à quatre pattes, côte à côte

La plaie doit ensuite être sucée avec les lèvres

Je ne savais pas qu’il était juif…

L’instrument de loin le plus utilisé est le couteau suisse à six lames

Ah, taisez-vous ! Vous me mettez dans TOUS MES ÉTATS

Voyons, ne sommes-nous pas arrivés à une époque où ces sujets peuvent être abordés avec le calme et la maturité d’esprit convenables ?

Toute sorte de mots sont devenus de véritables images obscènes, uniquement faute d’être prononcés à haute voix

(Et d’ailleurs, la parole comme le feu, purifie tout ce qu’elle touche)

Un nombre inconcevable de mots demeurent et demeureront des scandales permanents parce qu’ils ne sont jamais utilisés, jamais maniés

De simples mots finissent par devenir, ni plus ni moins, des symboles sexuels, des « sex-symbols », comme disent les Anglo-Saxons

Vous ouvrez un livre, et votre œil est aussitôt attiré par des sortes de turgescences, d’érections, de boursouflures, ici et là, sur la page

Dès le premier coup d’œil, de tels mots surgissent de la page et accaparent toute votre attention

Des mots comme écrits en italique, en majuscule, et qui pourtant ne sont ni en italique, ni en majuscule

Des mots comme « palper »

« Attouchements »

« Tout à l’air »

« Manier durement »

« Irriter »

« Énorme »

« Manœuvres diverses »

« Presser »

« Énerver »

« Pomper »

« Sucer »

« Téter »

« Linges »

« Langoter »

« Mordiller »

« Excès »

« Gamahucher »

« Exposer »

« Polluer »

« Jets »

« Énorme, énorme, énorme ».

 carré jaune Sur

Mon premier livre, Le Cuisinier de Warburton, raconte l’histoire…
Non. Il ne raconte pas d’histoires, il prend sa source à l’histoire vraie de Lord Warburton. Au début du XVIIIe siècle, vivait en Angleterre, un lord qui collectait avec ferveur les manuscrits des plus brillants auteurs de son temps. Comme tout mécène qui se respecte, Lord Warburton recevait volontiers ses amis écrivains autour d’excellents dîners ou figuraient en bonne place les tourtes de son cuisinier. Or, dans un mouvement inversement proportionnel à celui, accumulateur, de son maître, le cuisinier, méthodiquement, utilisait les pages des manuscrits pour en recouvrir ses préparations culinaires avant de les mettre au four. Quelque quarante drames y passèrent, dont une douzaine de pièces de Massinger et au moins quatre de John Ford, l’éblouissant auteur de Dommage qu’elle soit une putain. Ce cuisinier anonyme eut donc autant d’influence sur l’histoire de la littérature, sur l’histoire de la pensée, sur l’histoire tout court, que les créateurs dont il brûla les oeuvres. Sans parler de la situation paradoxale et quasi auto-anthropophagique dans laquelle il les plaça (heureusement à leur insu) en les faisant se régaler d’un gigot qui devait sa tendreté à la protection d’une des pages de leur dernier livre… Par son indifférence à la transmutation symbolique opérée par l’écriture sur son support de papier, effectivement le plus humble et le plus destructible, Le Cuisinier de Warburton me contraignit à réparer sans trêve, dans chacun de mes livres, la perte récurrente des lettres égarées qui n’arrivent jamais, des télégrammes urgents qui parviennent trop tard, des manuscrits perdus et des journaux violés, des livres livrés aux bûchers comme les peuples aux holocaustes. Annie Zadek « La nature du papier », colloque organisé par l’Espace Vallès, Saint-Martin-d’Hères, 1998

 carré jaune Critiques

Cet hiver, Annie Zadek déposait en tapinois sur les étagères des librairies un tout petit ouvrage, que dis-je, une plaquette, plus riche et plus dense, cependant, que certains pavés qui font les beaux jours des épiciers. Le manuscrit léger qu’elle a adressé par la poste à Jérôme Lindon, un peu comme on jette une bouteille à la mer, et qu’elle a vu paraître, contre toutes les lois de l’édition (livre trop petit, texte poétique, auteur inconnu), est sa première sortie au grand jour. Une sortie qu’elle effectue à petits pas : nul récit suivi, mais une succession de paragraphes aérés, de groupes de mots savamment choisis, d’apophtegmes enlevés, qui sont autant de pierres blanches sur le chemin de la mémoire.
Un rapport avec l’écriture apparemment aussi solitaire que sincère, et une pratique de la littérature qui rejoint l’exercice physique. Jérôme Garcin, Les Nouvelles Littéraires, 1980

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Couverture du livre "Le Cuisinier de Warburton"

• Éditions de Minuit, 1979 (épuisé)

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