Beau temps chaud propice à l’amour

Sur
Il arrive qu’une phrase s’extrait du texte en cours d’écriture, exigeant, par sa capacité évocatrice et son évidence formelle, d’être regardée comme une image mentale autonome, autant que lue dans son contexte. Pendant des années et des livres, j’ai collecté ces bribes de rêves, ces réminiscences fugaces, ces saynettes étranges et/ou banales, ces vues de l’esprit imprenables, par pur plaisir de saisir au vol ces apparitions du réel et de les ancrer dans l’écrit.
Sollicité en 2022, Marval–RueVisconti [1] en accepte d’emblée l’accueil éditorial comme Valérie Mréjen, l’accompagnement iconographique sous forme de cartes postales issues de sa collection et dont la colorisation saturée rend exotiques les paysages les plus familiers.
Pour autant, de quoi Beau temps chaud propice à l’amour est-il le nom ?
Roman-photo ?
Livre d’images ?
« Épiphanies » à la James Joyce – qu’il décrit comme « une soudaine manifestation spirituelle se traduisant par la trivialité de la parole ou du geste »[2] ?
« Illuminations » rimbaldiennes – que Verlaine présente, dans sa préface de 1886, comme « courtes pièces, prose exquise ou vers délicieusement faux exprès » ? Ajoutant : « le mot « Illuminations » est anglais et veut dire gravures coloriées – colored plates : c’est même le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit. »
Ou, alors, simplement, poème, dans l’acception qu’en donne sobrement Kafka : « Le poème est concentration » [3] ?
[1] Éditions MARVAL-RUEVISCONTI / 4 rue de Rocroy 75010 Paris / www.ruevisconti-editions.com
[2] « Par épiphanie, il entendait une soudaine manifestation spirituelle se traduisant par la trivialité de la parole ou du geste ou bien par quelque phase mémorable de l’esprit même. Il pensait qu’il incombait à l’homme de lettres d’enregistrer ces épiphanies avec un soin extrême car elles représentaient les moments les plus délicats et les plus fugitifs. » « Stephen le héros » James Joyce (Gallimard, 1968)
[3] « Conversations avec Kafka » Gustav Janouch (Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, 1978)

Extraits




Critiques
Michel NURIDSANY
« Le théâtre ce n’est pas du dialogue, c’est une vision. »
Ionesco, un jour, m’avait dit : « Le théâtre ce n’est pas du dialogue, c’est une vision. »
Je n’ai jamais oublié cette phrase. Parce que je crois qu’au delà du théâtre elle s’applique à toute oeuvre d’art. Cette vision est quelque chose d’à la fois aussi précis et d’aussi brumeux que les images qui naissent et apparaissent dans les rêves, quelque chose de noir et de lumineux en même temps, mais toujours intense, puissamment prenant. C’est pourquoi j’ai toujours détesté les couvertures de livre qui m’imposent une image du héros. J’avais lu « Le Rouge et le noir » dans une bonne édition Garnier à la couverture jaune unie avec le titre simplement et le nom de l’auteur, et j’imaginais Julien Sorel pas forcément comme le décrivait Stendhal d’ailleurs, à ma façon, qui changeait selon l’âge et l’humeur. Et puis un jour, j’ai acheté « Le Rouge et le noir » en livre de poche pour le relire. En couverture il y avait Gérard Philippe. Fanfan la tulipe en fait, et en même temps le prince de Hombourg, l’acteur et sa voix nasale, précieuse, s’écoutant moduler les phrases narcissiquement. J’ai détesté pour la vie celui qui m’avait imposé ça – qui empêchait ma vision à moi de naître de la lecture. Depuis, j’ai toujours regardé avec soupçon toute tentative d’illustration d’un texte, que ce soit en couverture ou en film, quand on me donne à voir Omar Sharif en Docteur Jivago, Depardieu en Cyrano, Jean Gabin en Jean Valjean ou quand on dessine quelque chose de prétendument évocateur.
Bref, quand Annie Zadek m’a parlé de son projet de livre où texte et image entreraient en dialogue, j’ai émis plus que des doutes sur l’entreprise.
Annie Zadek, je la connais depuis 30 ans. J’ai publié « Roi de la valse » chez Critérion en 1992. Depuis je n’ai cessé de l’accompagner à des titres divers et nous sommes devenus amis. Je l’admire. J’admire son génie, j’ose le mot, la précision de ses phrases, de sa pensée, son exigence implacable et en même temps les dérives qui viennent de l’humour – ces relents d’Europe Centrale que j’aime chez elle autant que celles issues du monde juif. Et qui d’ailleurs, s’entremêlent. Elle avait déjà son titre « Beau temps chaud propice à l’amour » et cherchait des images heureuses pour un texte qui n’était pas encore écrit. Les images précéderaient-elles les mots, les mots l’image ? Pourquoi ce désir ?
J’avais assisté à une lecture d’Annie Zadek accompagnée d’images d’Arno Gisinger au Centre Pompidou qui, pour le moins, ne m’avaient pas convaincu; vu son « Film parlé » aux Ateliers Varan, dont j’avais favorisé la réalisation en la recommandant au Fresnoy, qui ne m’avait pas plus transporté, alors ?
Alors, je savais qu’Annie Zadek avait une sorte de recul ou de moue dubitative lorsque je lui parlais de sa « poésie ». Elle n’employait jamais ce mot lorsqu’elle parlait de ce qu’elle écrivait – ou rarement – lui accordant un statut non pas incertain, non pas flou, mais flottant comme disent les japonais. Ses textes étaient susceptibles d’être lus, dits, joués au théâtre ou encore que sais-je : tout était ouvert à partir de là. Mais quand il n’y a pas d’à partir de là. Pas de mots, pas d’images. Seulement un titre et un désir…?
C’est d’une impulsion qu’est né ce livre. Et de l’apparition de Valérie Mréjen qui, elle, habituellement, s’exprime à la fois comme écrivain et comme artiste dans le champ de l’art visuel, mais qui, ici, n’intervient ni comme écrivain ni comme artiste, mais comme collectionneuse. Car c’est à partir de cartes postales appartenant à Valérie Mréjen, regardées ensemble comme des possibilités, qu’est né ce monstre, ce livre qui ne ressemble à rien, et surtout pas à un « livre d’artiste », porté par Annie Zadek, Valérie Mréjen, Juliette Gourlat et Jean-Noël Flammarion, un livre impossible à réaliser ailleurs qu’ici, dans cette maison d’édition atypique qui publie comme tout le monde devrait publier, pour le plaisir, un livre qui peut se déchiqueter en cartes postales que l’on envoie à qui l’on veut, où les mots n’illustrent pas plus les images que les images n’illustrent les mots, où l’effet produit n’est pas celui de distanciation mais celui de trouble.
Plus exactement – et j’y reviens – de vision.
Michel NURIDSANY
Pour la signature de « Beau temps chaud propice à l’amour »
le 8 juin 2023 à la Galerie Mouvements, 4 rue de Rocroy, 75010 Paris





